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Du Second Empire à la guerre de 14
De 1870 à 1914, la Bretagne connaît une série de transformations qui vont avoir une incidence considérable, non seulement sur la vie quotidienne des personnes concernées, mais de manière générale sur le fonctionnement de la société. Les lois rendant l'école primaire laïque, gratuite et obligatoire, par exemple, n'ont pas eu des effets que pour les enfants. La Bretagne comble alors une grande partie de son retard : de 1878 à 1906, le taux de scolarisation passe de 66 à 89%, et le pourcentage d'analphabètes parmi les conscrits chute de 30 à 3% .
Le chemin de fer était arrivé à la pointe de Bretagne sous le Second Empire. A partir de 1890, la région se couvre de tout un réseau, à écartement normal ou à voie étroite, formant une véritable toile d'araignée . Ce développement du chemin de fer a favorisé les mouvements de population. La Bretagne reste sous-urbanisée, mais de 1876 à 1911, les villes gagnent 260 000 habitants grâce à l'émigration rurale, bien qu'elles ne rassemblent toujours que le quart de la population (26% contre 44% en moyenne française) . Les déplacements de population ne sont pas seulement internes : alors que le bilan démographique naturel est largement positif (un excédent de 657 000 naissances), de 1872 à 1911 le solde migratoire est tout à fait négatif, la Bretagne perdant alors 332 000 habitants en l'espace de 40 ans. Les départs se font vers la capitale, les ports tels que Le Havre et La Rochelle, mais commencent aussi, depuis le secteur de Gourin - Le Faouet en particulier, vers les Etats-Unis et le Canada. Ce sont les catégories les plus démunies, d'origine paysanne en général, qui vont ainsi rejoindre le prolétariat des grandes villes. C'est que la Bretagne est alors un pays jeune (41% de moins de 20 ans au début du XXe siècle), qui atteint en 1911 - malgré l'émigration - une population maximale de 3 272 000 habitants sur les cinq départements, près de 1 500 000 en Basse-Bretagne - chiffres qu'elle n'atteindra à nouveau que trois-quarts de siècle plus tard.
Les paysans pauvres qui alimentent l'émigration ne savent en partant que le breton. Véritables travailleurs immigrés là où ils s'installent : Paris, Granville, Angers, mais aussi Rennes ou Nantes, ils sont l'objet de la sollicitude du clergé local, tant et si bien que l'Evêque de Quimper reçoit régulièrement des demandes "à l'effet d'obtenir l'envoi de prêtres bas-bretons susceptibles d'exercer leur ministère comme aumôniers de leurs "pauvres" compatriotes" . Le Professeur Le Gallo en a collecté de nombreux témoignages :
- - en 1854, 1500 Bretons travaillent au port de Granville : "aucun prêtre du diocèse de Coutances ne pouvant parler ou entendre le bas-breton (on ne peut leur) donner les secours religieux dont ils ont un grand besoin". En 1861, sept ans plus tard, la connaissance du français a progressé, mais ne s'est pas généralisée : "plusieurs d'entre nous savent déjà la langue (française), mais nous avons une grande quantité de personnes âgées qui sont privées des grâces divines (…) Je gémis de voir ma femme et bien d'autres comme elle privées par leur ignorance à ne pouvoir approcher au temps pascal comme les autres années".
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- - en 1860, l'Evêque d'Angers se félicite de la nomination d'un vicaire breton à Trélazé : 70 ouvriers quittent chaque année la commune de Pleyben, en direction des ardoisières de cette région
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- - en 1862, l'Archevêque de Rouen signale qu'"il y a au Havre une colonie de Bretons très nombreux (…) L'expérience a prouvé que nos prêtres normands ne suffisent pas pour satisfaire aux besoins spirituels de cette population qui, la plupart du temps, ne comprend pas leur langue".
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- - en 1862 toujours, c'est l'Evêque de Nantes qui demande "un service en faveur des pauvres Bretons qui habitent la ville de Nantes et les environs. Les Bretons qui sont employés en assez grand nombre dans les usines et les ateliers, perdraient bien facilement la pratique des habitudes religieuses, si nous ne prenions pas soin de leur faire donner, au moins tous les deux ans, une retraite spéciale pour eux par un prêtre parlant la langue bretonne".
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- - en 1870, selon le secrétaire de l'Evêque, "la ville de Saint-Nazaire a une population bretonne assez considérable. L'absence de prêtres parlant cet idiome expose ces braves gens au danger de perdre leurs habitudes religieuses…".
Sébillot pour sa part ne s'était pas contenté en 1886 d'établir le tracé de la frontière linguistique ni d'esquisser une estimation de la population bretonnante de Basse-Bretagne.Il s'était également efforcé de retrouver les bretonnants de l'émigration : "sans doute au début, ils ont l'intention de revenir au pays, mais diverses cir¬constances les en éloignent parfois, et les font rester à l'endroit où les hasards de la vie les ont portés. Il est toutefois intéressant de constater que partout où les Bretons sont quelque peu nombreux, on les voit se grouper les uns à côté des autres, dans un quartier spécial ou autour d'une église où la prédication se fait en langue celtique. On peut vérifier ce fait dans la plupart des grandes villes où les Bretons sont employés comme ouvriers ou comme manœuvres (...)"
Suit une énumération des "colonies bretonnes", c'est-à-dire des endroits où l'on peut repérer des "Bretons", et il est intéressant de noter à cet égard que Sébillot emploie les termes "Breton" et "bretonnant" comme synonymes, ce qui voudrait dire que n'étaient considérés comme réellement "bretons" que les bretons "bretonnants" de Basse-Bretagne. L'énumération de Sébillot est une sorte de tableau de l'émigration bretonne à la fin du XIXe siècle :
- - Saint-Brieuc : "il y a à la chapelle Saint-Guillaume une retraite de trois jours à l'usage (des Bretons qui y ont élu domicile), où on leur fait des instructions en breton."
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- - Rennes : "il n'y a pas de prêtre breton; presque tous les bretonnants qui habitent Rennes comprennent et parlent le français."
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- - Pont-Péan, en Ille-et-Vilaine
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- - Nantes : à la paroisse Saint-Anne, "on entend souvent le breton de Quimper. Un des vicaires de cette paroisse est toujours breton." Dans le quartier de Barbin, près de l'Erdre, "on prêche en breton à la chapelle de la Retraite." "Lors des élections municipales dernières, une grande affiche, en breton, invitait les électeurs à voter pour certains candidats; il en a été de même aux élections du 4 octobre."
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- - A Saint-Nazaire "existe aussi une colonie bretonnante (...) on peut dire qu'ils sont plusieurs centaines. Aux élections du 4 octobre, les murs de Saint-Nazaire étaient couverts d'affiches électorales en breton."
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- - A Trélazé, "les bretons bretonnants sont au nombre de 2 400 environ; plus de la moitié sont originaires du Finistère, un peu plus d'un quart des Côtes-du-Nord, le reste, soit un peu moins d'un quart, du Morbihan (...) Les quatre dialectes bretons sont parlés par les émigrés bretons, qui ont conservé leur langue, leurs usages, leurs costumes (...) Depuis cinq ans, il y a un vicaire breton à Trélazé; tous les dimanches, à la messe de neuf heures, une instruction en breton, accompagnée de prières et de cantiques dans la même langue, est faite à l'intention des ouvriers bretonnants. Un médecin breton du Finistère s'occupe aussi des malades et des blessés des carrières." On se préoccupait donc aussi bien de leur santé physique que de leur santé spirituelle.
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- - Angers : "la paroisse de la Magdeleine d'Angers a été en 1885 pourvue d'un vi¬caire breton qui desservira au spirituel les bretonnants qui habitent Angers."
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- - Au Havre, et vers Harfleur, "les Bretons bretonnants, qui y sont assez nombreux, ont une chapelle particulière où un prêtre leur fait des sermons en breton (...)" Ils "viennent fort rarement en ville, sauf le dimanche, où ils se promènent par bandes de quatre ou cinq personnes dont une seule souvent sait à la fois le français et le breton." Dans le quartier Saint-François "se trouve la chapelle qui leur est ré¬servée et que dessert, depuis quelques années seulement, un ecclésiastique breton."
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- - Granville
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- - "A Paris même on trouve plusieurs colonies bretonnes. M. du Cleuziou m'a af¬firmé avoir vu il y a quelques années sur le portail de l'église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine, l'annonce en breton de prédications et de confessions à l'usage des Bretons bretonnants de ce quartier. Cette église a toujours un prêtre breton. Il en est de même de l'église de Vaugirard."
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- - Saint-Denis.
Ces Bretons de l'extérieur font généralement partie des classes travailleuses et laborieuses : ouvriers, domestiques et mendiants à Saint-Brieuc; employés des chemins de fer, des scieries, de l'industrie de la galoche et des sabots à Rennes; mineurs à Pont-Péan et à Trélazé; ouvriers lors de la construction des bassins à Saint-Nazaire, devenus par la suite déchargeurs de charbon ou manœuvres; ma¬nœuvres dans les raffineries et les usines, au Havre. Sébillot évalue ainsi les bretonnants des "colonies", d'une part à 15 600 en pays gallo, d'autre part à 18 400 dans les autres pays de France.
P. Sébillot s'est enfin "adressé à plusieurs évêchés bretons et aussi aux prêtres du Canada pour savoir s'il existait, en dehors de l'Europe, des groupes bretonnants : la réponse a été négative. On peut considérer, écrit-il, que les Bretons, en dehors de la France, ne sont pas en assez grand nombre pour former des colonies et se grouper autour d'une église, comme l'ont fait les Gallois" .
Cependant, si émigration il y a, c'est que la Bretagne reste un pays faiblement industrialisé : moins du quart de ses habitants travaillent dans l'industrie. Les villes de la région ne progressent pas davantage, car "à l'époque où s'achève la première révolution industrielle, il est patent que la Bretagne, ce pays du fer et de la toile, n'est pas parvenue à se donner une industrie textile aux dimensions de l'époque". En Basse-Bretagne, les seuls grands établissements industriels sont toujours les arsenaux de Brest et Lorient, et, depuis peu, les Forges d'Hennebont. Dans le secteur maritime, les ports de la côte atlantique bénéficient vaille que vaille de la prospérité sardinière jusqu'en 1902, et souffrent ensuite très durement de la crise qui se prolongera jusqu'à la guerre. Mais la Bretagne reste à ce moment une région à forte prédominance de l'agriculture. Du moins mène-t-elle alors sa première révolution agricole : recul des friches en Basse-Bretagne, amélioration des sols rendue possible par la création des chemins de fer locaux qui transportent partout les amendements calcaires… Un nombre croissant de paysans accède à la propriété : 39% des cultivateurs étaient propriétaires en 1862, 48% le sont en 1892 .
Ces différentes transformations économiques en amènent d'autres sur le plan social. Le syndicalisme ouvrier s'implante dans les villes, provoquant grèves et émeutes à Brest, Lorient, Hennebont, de 1903 à 1905. Le syndicalisme agricole se structure à l'occasion de son congrès de Landerneau, en 1912. Mais alors que le premier évolue vers le socialisme, le second eut "pour origine le désir des élites conservatrices de contrôler les contac ts entre la paysannerie d'une part, l'Etat et les villes de l'autre, et de préserver l'ordre social" à l'intérieur même du monde rural . Les deux blocs, rural et urbain, s'ignorent : " tout ou presque tout ce qui est ouvrier à Brest est socialiste, mais rien de ce qui est rural ne subit l'action révolutionnaire" .
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