BandeauVague

L'interdiction du breton en 1902

Page 2. Le contexte politique de la circulaire Combes

Accueil

Le blog langue bretonne

SOCIOLINGUISTIQUE ET HISTOIRE

Les sondages sur la langue bretonne : combien de locuteurs?

La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours

L'interdiction du breton en 1902

Les livres publiés par Fañch Broudic

Les articles publiés par Fañch Broudic

REPERES

Les pages "biblio"

Les courriels reçus… Les réponses à vos questions…

Les pages infos

AR PAJENNOU BREZONEG

Pajennou nevez

Piou oar brezoneg ?

Emile Masson ha "Brug"

Leoriou all gand Fañch Broudic

Yez, lennegez, istor

© Fañch Broudic 2002 - 2009

BandeauSousTitredesPages

La photo : affiche en langue bretonne de l'UDB "pour notre langue"

www.langue-bretonne.com
Affiche en langue bretonne de l'UDB

Un anticléricalisme de combat

C'est Madeleine Rebérioux qui l'observe : peu d'élections ont été aussi longuement préparées et aussi passionnément disputées que celles du 27 avril 1902. Dans toute la France, la gauche et la droite s'opposent face à face : dès le premier tour, il n'y a dans la plupart des circonscriptions que deux candidats en présence. La campagne électorale est d'une extrême virulence, car l'enjeu, comme aux précédentes législatives de 1898 mais dans un nouveau contexte, c'est la défense républicaine.

En juin 1899, un avocat d'origine nantaise, Pierre Waldeck-Rousseau, avait formé le gouvernement en s'appuyant sur une large coalition allant des républicains modérés aux socialistes. C'est cette même coalition qui se présente aux suffrages des électeurs en 1902 sous l'appellation de "Bloc des gauches". La droite perd les élections, de peu puisque moins de 200 000 voix séparent les deux camps au soir du premier tour. Mais "la discipline républicaine" joue à plein, et la gauche se renforce en nombre de sièges : les radicaux et radicaux-socialistes en obtiennent 220, les socialistes une cinquantaine, et l'Alliance démocratique une centaine, soit un total de 370 députés contre 220 pour la droite. Cette dernière paye ainsi son implication dans une affaire qui s'étira pendant cinq bien longues années, entre l'arrestation du capitaine Dreyfus en 1894 et la grâce que finit par lui accorder le Président de la République en 1899 . Elle se révèle également incapable de contrer la politique anticléricale engagée, quoiqu'avec une certaine modération encore, par Waldeck-Rousseau, le Président du Conseil, également ministre de l'Intérieur et des Cultes. Celui-ci poursuit en effet la politique de laïcisation engagée depuis l'avènement de la République des républicains en 1879, qui marque une rupture par rapport à une longue période de collusion entre les pouvoirs publics et l'Eglise.

Waldeck-Rousseau ne s'oppose pas en tant que tel au clergé séculier. Mais il considère l'influence des congrégations religieuses comme étant trop importante dans la société française, en particulier sur la jeunesse, et c'est la raison pour laquelle il fait voter le 1er juillet 1901 la loi bien connue sur les associations, toujours en vigueur. La constitution d'une association est désormais entièrement libre, mais les congrégations sont exclues du droit commun et doivent demander une autorisation que seul le Parlement peut leur accorder. Les membres de celles qui ne sont pas autorisées n'ont pas le droit d'enseigner. Certaines congrégations telles que les Jésuites préférèrent l'exil.

La nouvelle Chambre issue des élections de 1902 va cependant apparaître plus à gauche que la précédente. Elle est surtout encore plus anticléricale. Waldeck-Rousseau démissionne en juin, et c'est un sénateur radical assez peu connu, Emile Combes, qui lui succède. Ce dernier, comme Jaurès, était né dans le Tarn, mais il avait effectué toute sa carrière politique à Pons, en Charente-Inférieure - le département de sa femme. Ancien séminariste devenu médecin, celui qui fut surnommé "le petit père Combes" devient Président du Conseil à 67 ans : son gouvernement sera l'un des plus longs de la IIIe République (de juin 1902 à janvier 1905).

C'est seulement après la chute d'Emile Combes que sera votée, le 3 juillet 1905, la loi de séparation des Eglises et de l'Etat. Mais son gouvernement est sans doute le plus anticlérical que la France ait connu. S'appuyant sur une majorité confortée, Combes, dès l'été 1902, prend l'offensive contre les congrégations et par une circulaire en date du 9 juillet 1902, il décide de fermer les écoles non autorisées des congrégations, quand bien même celles-ci avaient elles-mêmes été autorisées. Cette initiative, qui concerne plus de 2 500 établissements en France et 64 dans le seul département du Finistère, est fortement controversée puisqu'elle attribue un effet rétroactif à la loi du 1er juillet 1901. La plupart des communautés religieuses concernées se soumettent. Mais celles qui dépendent de la congrégation des Filles du Saint-Esprit, dont le siège est à Saint-Brieuc, optent pour la résistance et refusent de se dissoudre. Comme les religieuses ne veulent pas quitter leurs écoles, le gouvernement décide de les expulser par le décret du 1er août 1902 : 38 écoles sont concernées dans le Finistère. Ce département va dès lors connaître entre le 6 et le 18 août deux semaines d'une incroyable agitation, dans une véritable ambiance de guerre civile. Ces événements peu connus, qui témoignent d'un climat quasi-insurrectionnel, méritent d'être relatés pour comprendre le contexte dans lequel interviendra par la suite la ciculaire du 29 septembre 1902 .

C'est le Préfet du Finistère, Henri Collignon, qui est chargé de la mise en œuvre des décisions ministérielles, en liaison directe avec le Président du Conseil . Pour procéder aux expulsions, il fait appel non seulement à la police et à la gendarmerie, mais aussi à l'armée. Craignant même que l'infanterie ne suffise pas, il demande que des effectifs de cavalerie et des soldats du génie soient également mis à sa disposition, mais ne les obtient pas. Ce sont finalement le 118e régiment d'infanterie, en garnison à Quimper, et le 2e régiment d'infanterie coloniale de Brest qui sont chargés des interventions, mais décision est prise de ne leur remettre ni cartouches ni munitions. Tout en mettant en place le dispositif qui va aboutir aux expulsions, le Préfet tente sans succès plusieurs démarches de conciliation vis-à-vis de l'Evêque de Quimper, Mgr Dubillard, et vis-à-vis des maires des communes concernées. L'exécution du décret s'annonce en effet plus que délicate.

La résistance s'était organisée autour des religieuses, malgré elles quelquefois. La supérieure de la congrégation des Filles du Saint-Esprit elle-même avait demandé aux membres de son ordre d'abandonner leurs écoles, mais à Landerneau et en d'autres lieux, les membres du clergé et les élus conservateurs leur imposent de rester en place. La population se mobilise pour défendre les écoles des sœurs. Ainsi, dès le 21 juillet une manifestation de plus de 600 personnes empêche deux gendarmes à cheval de notifier leur avis d'expulsion aux religieuses de Saint-Méen : la presse régionale parle aussitôt d'"émeute". A compter de ce jour, l'école congréganiste est gardée jour et nuit, tous les chemins sont surveillés, et les "étrangers" qui veulent passer par Saint-Méen sont "sévèrement dévisagés" et contrôlés. D'autres manifestations ont lieu ailleurs, notamment à Quimper. A Concarneau, Audierne ou Morlaix, des conférenciers comme Marc Sangnier, le fondateur du "Sillon", ou comme l'abbé Gayraud, le député de la troisième circonscription de Brest, interviennent sur le thème de la liberté de l'enseignement et fustigent l'attitude du gouvernement, attirant plusieurs centaines d'auditeurs et attisant l'ardeur des militants. Au début du mois d'août, l'exaspération est à son comble, et partout les opposants montrent leur détermination. Un rapport de gendarmerie note : "la population énervée par l'attente de l'expulsion des sœurs (…) semble décidée à défendre celles-ci par tous les moyens possibles et ne cèdera qu'à la force des armes". C'est dans les communes de Ploudaniel, Le Folgoët et Saint-Méen que l'excitation est la plus forte.

Les premières expulsions manu militari ont lieu le 6 dès 5 heures du matin à l'école de la rue du Chapeau Rouge, puis à celle de la rue des Douves à Quimper. Les interventions sont assurées par une compagnie du 118e régiment d'infanterie, quatre brigades de gendarmerie à cheval et une à pied. Le scénario sera à chaque fois le même : après les sommations d'usage, un commissaire de police fait ouvrir la porte de l'école par un serrurier, puis il notifie le décret d'expulsion aux religieuses, qui dès lors quittent les lieux. Si à Quimper, au Guilvinec et à Ergué-Gabéric les opérations se déroulent dans le calme, il n'en est pas de même partout. Cependant, à Saint-Yvi, à Plogonnec et à Fouesnant, les incidents restent mineurs.

Par contre, à Concarneau le 13 août, la résistance est beaucoup plus vive, et les forces de l'ordre ne peuvent accéder à l'école qu'au prix de fortes bousculades : l'expulsion, commencée à 5 heures du matin, ne s'achève pas avant midi. A Pont-Croix, 1 500 manifestants s'opposent pendant trois heures à l'intervention de la troupe, qui doit démolir une barricade de voitures dans la rue menant à l'école. Selon "La Dépêche de Brest", "plusieurs prêtres ont leur soutane arrachée, mise en lambeaux; des manifestants ont la figure en sang. Le sol est jonché de chapeaux, de bâtons et de sabots". A Douarnenez, toutes les voies conduisant à l'école des sœurs sont barricadées, et la foule oppose une résistance acharnée à l'intervention des forces de l'ordre. Dans le centre Finistère, la résistance rassemble 1 200 manifestants à Crozon et 2 000 à Gouézec. A Brasparts, il faut demander des soldats en renfort. Dans le nord du département, des affrontements qui font plusieurs blessés de part et d'autre ont lieu de même à Morlaix, Roscoff et Carantec, et les forces de l'ordre doivent à chaque fois disperser plusieurs centaines de manifestants avant de pouvoir approcher de l'école. Mais c'est dans le Bas-Léon que la résistance aux expulsions est la plus forte. A Landerneau, il faut une heure à la gendarmerie pour disperser la foule. A Ploumoguer, les interventions sont ralenties par une barricade de charettes renversées enchaînées l'une à l'autre. A Plougonvelin, les manifestants frappent les chevaux des gendarmes à coups de gourdin.

A la fin de la semaine du 10 au 17 août, les expulsions sont quand même partout terminées, sauf dans "les trois citadelles du Léon" : Ploudaniel, Saint-Méen, Le Folgoët. C'est le lundi 18 août que le Préfet du Finistère lance l'assaut contre ces trois localités considérées comme de véritables "forteresses". Il a prévu pour cela de gros moyens : à Saint-Méen par exemple, un bataillon du 6e régiment d'infanterie coloniale (400 hommes) et une cinquantaine de gendarmes à pied et à cheval, sous la direction du Sous-Préfet de Brest en personne, Verne. En face aussi, la mobilisation est maximale : dès que la troupe est annoncée, 10 000 personnes se rassemblent au bourg du Folgoët, l'entrée de l'école étant protégée par 3 à 400 hommes "le pen-baz haut levé". L'amiral de Cuverville, sénateur du Finistère, prêche cependant la modération : les religieuses sortent de l'école sous les applaudissements. A Ploudaniel, la population est rassemblée dans l'enceinte de l'établissement : ici c'est le sénateur Pichon qui calme les manifestants.

A Saint-Méen au contraire, "la surexcitation est extrême des deux côtés". A l'approche de l'école, les forces de l'ordre se heurtent successivement à deux barricades dont il faut à chaque fois forcer le passage, ce qui donne lieu à des bagarres générales. Les coups de crosse répondent aux coups de bâton. Le sous-préfet et les commissaires de police entrent enfin dans l'école, tandis que les sœurs vont se réfugier dans une maison du bourg. Mais douze paysans, une dizaine de jeunes filles et plusieurs gendarmes sont blessés pendant la manifestation. Huit personnes sont également arrêtées.

Cette même journée du 18 août, une imposante manifestation est organisée à Quimper par l'Action Libérale Populaire. Ce parti politique, qui s'appuye sur la tradition du catholicisme libéral, avait été fondé quelques mois plus tôt à l'initiative notamment d'un député du Finistère, le comte Albert de Mun. 12 000 personnes défilent ce jour-là dans les rues, avant qu'une délégation ne remette des pétitions au Conseil Général. Des échauffourées, au cours desquelles plusieurs personnes sont blessées, ont lieu entre les manifestants et un groupe de jeunes gens chantant l'Internationale. Le soir, une contre-manifestation des ouvriers quimpérois rassemble de 1 500 à 2 000 personnes selon la police.

Pendant que se déroulent tous ces événements, les partisans des religieuses se battent à coups de "penn-baz", crient, chantent des cantiques, récitent des prières. Mais ils ne font pas que cela. Ils jettent sur les gendarmes, sur la troupe ou sur le serrurier chargé de procéder à l'ouverture des portes - "le crocheteur" - des projectiles de toute nature et en particulier des seaux de boues, d'eau sale, de purin ou de matières fécales. Cela se passe notamment à Concarneau, à Beuzec-Conq et à Saint-Méen. Dans son rapport au Préfet, un commissaire se défend de faire état de "ces détails d'immonde scatologie; mais, écrit-il, cette façon de défendre la religion et les bonnes sœurs, en vidant les fosses d'aisance avec le concours actif d'ecclésiastiques, en présence et sous l'excitation des femmes de l'aristocratie locale offre un intérêt psychologique qui la rend digne d'être connue".

Il est bien certain en effet que c'est le clergé qui mène la contestation pendant tout l'été 1902. Partout, les rapports de police désignent les recteurs ou leurs vicaires comme les principaux animateurs des manifestations : l'abbé Guillerm par exemple à Landerneau ou l'abbé Kersimon à Ploumoguer. C'est Daniélou, le vicaire de Plougonvelin, qui incite ses paroissiens à reboucher à l'aide de madriers les portes que les forces de l'ordre viennent de forcer. Le vicaire de Ploudaniel est également à la tête de la manifestation locale, et les desservants de Landerneau viennent lui prêter main forte. Au Folgoët, le recteur Le Gall prend part personnellement aux échauffourées. A Brasparts, le vicaire Le Pape ne faisait "absolument rien pour empêcher les jets de pierre, de pétards et d'immondices sur les gendarmes, mais au contraire semblait les encourager de la voix". A Pont-Croix, les abbés Pelliet et Donnat se font remarquer pour leur attitude agressive. Le Préfet du Finistère en était réduit à les traiter de "clergé le plus indiscipliné de France".

Mais celui-ci n'est pas seul. Pour Yvon Le Bras, toute cette agitation a été créée par des militants cléricaux à des fins purement politiques : "certains hommes politiques, nationalistes, conservateurs, républicains, progressistes, démocrates-chrétiens, respectueux de la religion, ou plus pragmatiquement électoralistes, animèrent dans leurs circonscriptions respectives l'organisation de la résistance (…). Il est indéniable que des mobiles politiques tout autant que religieux expliquent la ferveur des manifestations et la gravité des événements du mois d'août 1902". Peut-on aller jusqu'à affirmer, comme le fit le communiqué du Conseil des Ministres du 14 août, que la résistance était "nettement et violemment royaliste" ? Probablement pas, même si l'on signale ici ou là l'activisme de certains militants connus effectivement pour leurs opinions royalistes. Mais c'est tout ce que le Finistère comptait alors de conservateurs qui prend part à l'agitation générale. Tous les leaders de la droite dans le département sont à la tête des manifestations et des meetings : des députés (de Villiers, l'abbé Gayraud, le comte Albert de Mun), des sénateurs (l'amiral de Cuverville, Ponthiers de Chamaillard, Pichon), des conseillers généraux (Soubigou à Lesneven…), des maires (Billette de Villeroche à Concarneau…).

Ce sont enfin les membres de la noblesse et les notables locaux qui se signalent par leur présence active à toutes les manifestations. Ainsi à Morlaix, une manifestation est-elle organisée dès le 18 juillet par de Parscau, l'un des gérants des écoles privées de la commune. Le maire de Saint-Pol-de-Léon, de Guébriant, et son premier adjoint, de Kerdrel, poussent à la résistance à Roscoff, aidés par les propriétaires de la région. A Gouézec, c'est le maire, de Legge, candidat royaliste en 1899, qui incite à la rébellion. Un riche propriétaire de Ploudaniel, P. Croc, enrôle ses fermiers pour garder les établissements tenus par les religieuses. Le propriétaire des carrières de Pont-Coblant agit de même vis-à-vis de ses ouvriers. A Landerneau, les industriels menacent de fermer leurs ateliers si les ouvriers ne vont pas manifester. A Concarneau, les conserveurs engagent leur personnel à se rendre aux portes de l'école des religieuses.

Il n'en reste pas moins que pendant tout l'été 1902 un grand mouvement populaire a voulu s'opposer aux expulsions. Ce mouvement a toutes les apparences d'un troisième tour réactionnaire ou à tout le moins conservateur : battue aux élections d'avril, la droite a-t-elle voulu s'opposer par la rue - et par les champs - à la mise en œuvre des mesures anticléricales décidées par le nouveau gouvernement issu des élections d'avril ? Louis Coudurier, le Directeur de "La Dépêche de Brest" pourtant n'hésite pas à parler d'une "résistance spontanée" de la part de la population finistérienne. L'historien Louis Elégoet évoque aussi le "vif sentiment d'injustice" ressenti par les habitants de Saint-Méen à l'annonce de l'expulsion des religieuses : attaché à leur école, ils n'ont pas compris pourquoi le pouvoir central voulait la fermer, et ils ont considéré cette décision comme "une véritable persécution".

L'interprétation de Caroline Ford va bien plus loin : elle aussi insiste sur la spontanéité avec laquelle ont réagi les habitants des 37 communes concernées par les expulsions des Filles du Saint-Esprit de leurs écoles, mais relativise beaucoup le rôle d'incitation que l'on attribue généralement au clergé et à la noblesse. Observant que les manifestants avaient abandonné leurs moissons pour s'opposer aux expulsions, elle attribue au contraire un rôle déterminant à la paysannerie. Relatant la participation active des femmes aux diverses manifestations, elle l'explique - et c'est la novation de sa contribution - par le sentiment de solidarité qu'elles ont voulu proclamer à l'égard d'un ordre qui sut se préoccuper de la scolarisation des filles, les écoles communales étant alors généralement des écoles de garçons, et les communes n'ayant pas toujours les moyens d'ouvrir des écoles de filles. A leur manière, les manifestations contre les expulsions auraient été en quelque sorte un mouvement féministe avant l'heure.

Combes avait cependant gagné la bataille des expulsions. Des poursuites furent engagés contre les fauteurs de troubles. Une dizaine de maires furent révoqués pour avoir pris une part active aux manifestations. Enfin, une vingtaine d'ecclésiastiques furent l'objet de sanctions dès le début du mois de septembre, pour avoir manqué à leur obligation de réserve et s'être mêlé de politique : le Ministre de l'Intérieur et des Cultes prononça aussitôt la suppression de leur traitement. C'est incontestablement dans le même état d'esprit et pour poursuivre son offensive contre le clergé breton qu'il publie quelques semaines plus tard seulement la circulaire du 29 septembre 1902, visant à interdire la prédication en breton dans les églises.

 

Le lent cheminement de la circulaire Combes

En fait, ce n'est pas en 1902 qu'il est question pour la première fois de prohiber la prédication en breton. La première initiative en la matière est antérieure d'une douzaine d'années, puisqu'elle date du 30 octobre 1890, et provient du Directeur des Cultes au cabinet d'Armand Fallières, alors ;Ministre de la Justice et des Cultes : c'est celui qu'Yves Le Gallo ;appelle "l'inamovible et monomaniaque Charles Dumay;" . En place depuis 1887, il le sera toujours au moment des événements de 1902. A l'automne 1890, il adresse donc "aux préfets des départements en situation de dissidence linguistique" - l'expression est à nouveau d'Yves Le Gallo - une circulaire "au sujet de l'emploi des dialectes locaux ou étrangers par les prêtres (de leur) département."

L'on peut se demander si ce ne sont pas des Bretons qui ont eux-mêmes provoqué la rédaction de la circulaire Dumay. Trois jours avant sa publication, en effet, le 27 octobre 1890, un "groupe de Bretons, bons Français" fait parvenir au Ministre des Cultes le texte d'une pétition, ou plus exactement d'une "supplique". La lettre qu'ils lui écrivent, disent-ils, le "fera peut-être sourire à la fin du XIXe siècle, mais elle n'en est pas moins bien importante pour notre province retardataire, et nous osons le dire pour l'intérêt même du gouvernement dans ce pays." Leur texte manuscrit est conservé aux Archives Départementales du Morbihan, malheureusement sans les signatures. Il invitait le Ministre à se faire "le défenseur de la langue française" en Bretagne, et à "recommander au clergé, s'il doit continuer en Basse-Bretagne à parler en patois au prône, d'avoir du moins la complaisance de répéter les principales annonces dans la langue nationale." La pétition, en réalité, n'incriminait pas seulement le clergé, elle concernait aussi les instituteurs, "afin qu'ils ne se contentent pas de l'enseigner (le français) dans les classes, mais qu'ils contribuent à sa propagation, en récompensant ceux de leurs élèves qui, par exemple, joueront en français et continueront à se servir du français en dehors des classes, ce que les Bretons ne font point dans les campagnes."

La circulaire définit qu'"en principe le budget de l'Etat n'a pour but que de rétribuer des services accomplis dans la langue nationale et dans l'intérêt français". Elle vise donc directement les membres du clergé qui, en Bretagne et ailleurs, font usage d'une autre langue que le français pour la prédication et l'instruction religieuse. Charles Dumay ne s'attend évidemment pas alors à ce que les recteurs bas-bretons manifestent volontairement leur adhésion à son projet. C'est par la coercition qu'il envisage la mise en œuvre de sa politique linguistique dans le domaine religieux. Une seule mesure peut, à ses yeux, persuader les clercs de ne pas "exclure" la langue française des églises : il menace ceux d'entre eux qui sont salariés de l'Etat de la suppression du traitement qui leur est attribué depuis le Concordat du 15 juillet 1801. L'une des clauses du Concordat spécifiait en effet que l'Etat assurait un entretien décent aux ecclésiastiques. Tous n'émargeaient pas au budget du Ministère des Cultes. Dans le Finistère, par exemple, c'était le cas des curés dans leur totalité (il y en avait 48), des desservants (au nombre de 262) et de 281 vicaires sur 419 : ces 591 ecclésiastiques recevaient donc chaque trimestre des Pouvoirs Publics un mandat correspondant à leur traitement. S'ils refusaient d'admettre la langue française dans leur église, la circulaire Dumay prévoyait désormais qu'ils pouvaient faire l'objet d'une mesure de suspension de traitement.

Quel fut l'impact de cette circulaire du 30 octobre 1890, et fut-elle immédiatement l'objet d'une quelconque application ? Il semble bien que non. Toujours est-il qu'elle fut transmise aux trois Préfets de Basse-Bretagne, qui se mirent aux ordres aussitôt, ainsi que les Sous-Préfets. Dès le 5 novembre, le Préfet des Côtes-du-Nord répondait au Ministre qu'il "exer(çait) la plus active surveillance sur les prêtres des trois cantons de l'arrondissement de Saint-Brieuc où l'idiome breton est encore en usage". Quelques enquêtes furent effectuées, mais aucune mesure de suspension ne fut décidée.

Les choses en restèrent là pendant à peu près cinq ans. Le 7 mars 1896, le Ministre de l'Instruction Publique, des Beaux-Arts et des Cultes adresse aux Préfets une nouvelle circulaire reprenant les termes de celle de 1890, invitant de surcroît les Préfets, ainsi celui du Finistère, à lui "faire savoir si le clergé s'applique (…) à aider la diffusion de la langue française et évite, autant que possible, l'emploi d'autres dialectes dans les instructions religieuses et dans l'enseignement du catéchisme". Le signataire cette fois n'était autre qu'Emile Combes. L'on peut se demander si son initiative ne fut pas, une nouvelle fois, provoquée par une intervention venue de Bretagne, en l'occurrence une interrogation de la Préfecture des Côtes-du-Nord : on trouve en effet aux Archives de ce département la note suivante, datée au crayon de 1896 : "Ecrire Ministre Cultes pour signaler les efforts de l'évêque pour propager langue bretonne et l'emploi du breton dans les documents officiels, mandements, prédication en chaire. Signaler ces dangers pour l'unité française, pour (illisible) des esprits et influence cléricale, et demander quelles mesures la loi prescrit (…)". Toujours est-il qu'Emile Combes ne reste pas, alors, longtemps au pouvoir. Mais la machine administrative se met en route, et dans le Morbihan, par exemple, les Sous-Préfets transmettent leur rapport. Celui de Ploermel n'hésite pas à mettre en garde le Ministre, parce qu'"une mesure prise à ce sujet serait des plus mal accueillie par les populations." Celui de Pontivy insiste, au contraire, sur "cette préférence pour le breton manifestée dans toutes les occasions par le clergé." Pour celui de Lorient, enfin, "non seulement le clergé ne s'applique pas à aider à la diffusion de la langue nationale, mais (…) il met au contraire une grande ténacité à employer le dialecte breton".

Pour la seconde fois, l'initiative ministérielle reste sans effet. Ce ne sera pas le cas quelques années plus tard. Le XXe siècle était à peine entamé que le Président du Conseil, également Ministre de l'Intérieur et des Cultes, Waldeck-Rousseau, reprenant, le 26 janvier 1901, les termes de la circulaire de 1890, rappelle qu'il est, selon lui, "incontestable" que le budget ne doit rémunérer que les "services faits dans notre langue nationale". Waldeck-Rousseau décide en conséquence de modifier le "certificat de résidence n° 5 des curés, desservants et vicaires délivré d'office par le maire de leur domicile, et adressé par lui au sous-préfet de l'arrondissement le 1er des mois de mars, juin, septembre et décembre", qui sera désormais libellé dans les termes suivants : "Nous, maire de la commune de…, certifions que M…, Curé, desservant ou vicaire de la paroisse de ce nom, est Français ou naturalisé Français, et a fait, au cours du trimestre qui vient de s'écouler, les instructions religieuses, y compris le catéchisme, en français". La mesure, dans un premier temps, ne s'applique qu'aux Flamands.

Quelques semaines plus tard, le Ministère tourne ses regards vers la Bretagne, et le 26 mars 1901, Dumay, le Directeur des Cultes, écrit aux Préfets des Côtes-du-Nord et du Morbihan, et tout laisse à penser qu'il l'ait fait aussi à leur collègue du Finistère, "à la suite d'incidents qui se sont produits dans quelques localités du département du Nord et qui démontrent que, loin de s'améliorer, la situation signalée en 1890 n'a fait que s'aggraver" : il demande si la situation s'est modifiée dans leur département depuis 1896, et s'ils estiment "que les mesures prises pour le Nord doivent être appliquées dans (leur) département ."

C'est Emile Combes, revenu durablement aux affaires, à la fois comme Ministre de l'Intérieur et des Cultes, et comme Président du Conseil, qui va appliquer aux départements bas-bretons les mesures qui sont déjà mises en œuvre dans le Nord. Il fait incontestablement preuve de suite dans les idées, puisqu'il s'adresse, le 29 septembre 1902, aux Préfets des trois départements de Basse-Bretagne dans des termes qui rappellent étrangement la réponse que lui firent les Sous-Préfets de Pontivy et Lorient, six ans plus tôt : "vous m'avez rendu compte de l'espèce de ténacité que met un grand nombre de titulaires ecclésiastiques de votre département à ne donner les instructions religieuses, y compris le catéchisme que dans le dialecte breton". Puisque le Budget des Cultes ne peut rémunérer que les "services faits dans notre langue nationale," il décide également d'appliquer aux ecclésiastiques bretons concordataires, le certificat de résidence n° 5 modifié.

Cette circulaire du 29 septembre 1902 "va remuer profondément la Bretagne - et en particulier le Finistère - jusqu'en 1905". Elle suscite les réactions indignées de l'épiscopat et du clergé, mais aussi celle des parlementaires (et pas seulement ceux de droite) et des maires : dans le Finistère, un grand nombre d'entre eux refuse de signer le nouveau certificat de résidence, et menace de démissionner. La presse, tout le mouvement régionaliste et bretonniste, interviennent dans le débat. Bien des péripéties vont marquer le conflit : motions et réunions de maires, débats au Parlement, enquêtes de police et de gendarmerie, etc…

Emile Combes met très rapidement ses décisions en application. "A titre d'exemple", ce sont 31 prêtres qui, dès le 9 janvier 1903, sont suspendus de traitement dans l'Evêché de Quimper et Léon, 10 curés-doyens dans celui de Vannes, et 9 recteurs ou vicaires dans celui de Saint-Brieuc et Tréguier : ce sont apparemment eux "les plus fougueux pratiquants (sic) du bas breton," "les plus compromis," pour reprendre la terminologie du Président du Conseil, "parmi les prêtres qui persistent à faire, de parti pris, usage du breton dans les instructions religieuses et l'enseignement du catéchisme". Au début du conflit, le Président du Conseil intervient avec fermeté. Ainsi, par télégramme en date du 7 décembre 1902 au Préfet du Finistère, Henri Collignon, il lui demande de procéder à une enquête sur les 123 communes de son département qui lui ont été signalées dans un rapport de l'Inspection Académique "comme particulièrement remarquables par l'affectation que met le clergé à ne parler que breton et même à forcer les enfants qui connaissent le français à n'apprendre et ne réciter le catéchisme qu'en breton. Je vous prie de m'indiquer tout spécialement les noms de ces prêtres pour que je puisse sévir. Tenez cette invitation pour un ordre formel". Le Préfet des Côtes-du-Nord, Edmond Robert, ayant tardé à réagir aux instructions ministérielles, s'était fait rappeler à l'ordre par télégramme : "vous devez m'indiquer dans un rapport spécial et circonstancié le nom des prêtres dont le traitement doit être supprimé à titre d'exemple comme apportant le plus mauvais vouloir à user du français en affectant d'employer sans nécessité absolue le bas breton."

Chaque trimestre, de nouvelles suspensions sont prononcées, quelques-unes parfois levées. A la fin de 1904, ce sont en tout 87 prêtres finistériens qui auront été frappés de suspension de traitement pour "usage abusif de la langue bretonne dans l'enseignement du catéchisme et la prédication," et au 1er janvier 1905, il en reste 77 dont le traitement n'a pas été rétabli . En septembre 1905, dans les Côtes-du-Nord, 13 prêtres se trouvent sous le coup d'une suspension, mais 30 au total ont été touchés depuis 1902, la moitié d'entre eux faisant l'objet entre-temps d'un rétablissement. C'est dans le Morbihan que le moins de suspensions auront été prononcées : il semble bien qu'à part les 10 curés-doyens suspendus dès janvier 1903, et dont le nombre avait été ramené à 6 très rapidement - avant même la fin du mois - aucun autre ecclésiastique n'ait fait ensuite l'objet d'une retenue de traitement.

 

Un texte fondateur

Au total, ce sont 127 prêtres qui, en l'espace de trois ans, auront subi les conséquences de la circulaire Combes et auront été brimés pour s'être habituellement exprimé en breton dans l'exercice de leur fonction (carte 1). Le faisaient-ils "abusivement" ? Selon le "Grand dictionnaire encyclopédique Larousse", abusif se dit tout d'abord "de ce qui est exagéré, qui dépasse une limite convenable", mais aussi "de ce qui constitue un abus; qui est répréhensible". Si l'usage du breton est "abusif", c'est qu'il est exagéré, excessif par rapport à la norme qui devrait être l'usage du français : il n'est pas convenable, et du même coup répréhensible…

C'est effectivement cette expression - "l'usage abusif du breton" - qui a été utilisée à l'époque pour justifier les suppressions de traitement des ecclésiastiques accusés de ne pas se servir assez souvent du français dans leurs églises. Dans un télégramme non daté au Préfet du Finistère, le Ministre des Cultes écrit ainsi qu'il adopte ses propositions en ce qui concerne "les 31 prêtres qui abusent le plus du bas-breton". Il utilise aussi l'expression dans un télégramme du 23 mars 1904 au Préfet des Côtes-du-Nord. Enfin Bienvenu-Martin, le nouveau Ministre de l'Instruction Publique, des Beaux-Arts et des Cultes, dans le Ministère Rouvier, insère à deux reprises l'expression "emploi abusif du breton" dans sa circulaire du 18 février 1905.

C'est surtout dans le Finistère que l'expression semble avoir été plus particulièrement prisée : elle figure en "objet" sur la plupart des correspondances échangées au sein de l'administration, ainsi que dans les lettres adressées par le Préfet à l'Evêque de Quimper ;ou aux membres du clergé. Lorsque la Préfecture annonce, par circulaire pré-imprimée, à un maire la suppression du traitement du desservant de sa commune, l'objet est le même : "usage abusif du breton". Le Préfet des Côtes-du-Nord l'utilise aussi quelquefois, dans sa correspondance avec le Ministre, à la fin de l'année 1903, ainsi que le 2 octobre 1905. Le 26 mars 1904, il évoque "l'emploi abusif et même exclusif du breton en chaire." Les autres termes dont on retrouvera aussi l'usage à répétition dans les décrets de suspension de traitement des membres du clergé, en particulier dans les Côtes-du-Nord et dans le Morbihan, sont : "de parti pris". Ils figuraient déjà dans la circulaire du Directeur des Cultes du 30 octobre 1890.

On peut d'autant mieux considérer cette circulaire comme un texte fondateur qu'elle va servir de référence pendant 15 ans - en fait jusqu'à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, en 1905 - pour "la politique d'anticléricalisme linguistique" du pouvoir, et qu'elle mérite, à ce titre, d'être citée intégralement : "L'attention de mon administration a été appelée depuis longtemps sur les inconvénients qui résultent de l'emploi, par les membres du clergé, de dialectes locaux ou même de langues étrangères.

Je n'ignore pas que dans certaines parties de votre département où l'usage de la langue française n'est pas encore suffisamment répandu, les ecclésiastiques peuvent être obligés, pour se faire comprendre du plus grand nombre des fidèles, d'avoir recours dans leurs instructions et prédications, à des dialectes locaux. Mais il semble que les prêtres qui, en cette matière, devraient avoir à cœur de seconder les instituteurs publics et d'aider à la diffusion de la langue nationale, s'appliquent au contraire, à maintenir des coutumes qui, ainsi que l'expérience ne l'a que trop montré, peuvent n'être pas sans danger au point de vue de l'Unité française. Non seulement les mandements épiscopaux, les brochures religieuses, sont répandus en langue étrangère, mais encore, il se trouve des ecclésiastiques qui affectent de ne pas parler français devant un auditoire dont la majorité ne comprend cependant que le français, ou qui n'admettent à la première communion que les enfants pouvant réciter le catéchisme dans la langue locale.

Je crois devoir vous rappeler, Monsieur le Préfet, qu'en principe le budget de l'Etat n'a pour but que de rétribuer des services accomplis dans la langue nationale et dans l'intérêt français. Si donc on peut tolérer qu'à titre exceptionnel et dans le cas où il ne lui est pas possible de se faire comprendre autrement, un prêtre se serve d'une langue autre que la langue française pour faire ses instructions et prédications, il n'est pas admissible que cette exception devienne la règle, et je n'hésiterai pas en ce qui me concerne à supprimer toute allocation sur les fonds de l'Etat aux ecclésiastiques assez oublieux de leurs devoirs pour affecter, de parti pris, l'exclusion de la langue française. Je vous serais obligé, en conséquence, de ne pas perdre de vue ces instructions et de me signaler les ecclésiastiques contre lesquels mon action vous paraîtrait devoir s'exercer à ce point de vue".

Le texte de la circulaire Dumay est important à plusieurs égards, et navigue, en permanence, du linguistique au politique et du politique à l'idéologique. Sur un plan linguistique, il reconnaît tout d'abord que l'usage du français "n'est pas encore" partout généralisé, ou plus exactement qu'il "n'est pas encore suffisamment répandu." Mais cette situation, de son point de vue, est nuisible, sur un plan politique, puisqu'il ne s'agit de rien d'autre que de "coutumes qui peuvent n'être pas sans danger au point de vue de l'unité française." La menace, certes, n'est qu'une éventualité, que marque bien l'utilisation combinée de la litote et du potentiel, mais elle constitue un risque, qui plus est démontré par "l'expérience," qu'il ne faut donc pas sous-estimer.

Il admet cependant, du même coup, que "les ecclésiastiques peuvent être obligés, pour se faire comprendre du plus grand nombre des fidèles, d'avoir recours dans leurs instructions et prédications, à des dialectes locaux." C'est prendre acte de la réalité linguistique du moment, dans les départements concernés. Mais tout en considérant que la majorité ou "le plus grand nombre" ne comprend pas la langue nationale, tout en concédant que le clergé ne peut guère procéder différemment, il l'accuse, sur un plan politique, de ne pas faire preuve de loyalisme et de civisme : la littérature religieuse est publiée en d'autres langues que le français; "des ecclésiastiques" refusent de s'exprimer en français alors que "la majorité (de leur auditoire) ne comprend cependant que le français" ; à la première communion ne sont admis "que les enfants" à même de "réciter le catéchisme dans la langue locale." L'attitude du clergé est donc politiquement répréhensible, puisque, contrairement aux instituteurs publics, il n'adhère pas aux objectifs d'unification linguistique de l'Etat et qu'il refuse de conformer son attitude sur la leur en n'aidant pas à la diffusion du français.

Sur un plan linguistique toujours, le texte de C. Dumay ;reconnaît qu'il existe bien des pratiques ou des "usages" linguistiques autres que le français. Mais la terminologie qu'il emploie pour les qualifier, quoique incertaine, établit idéologiquement une hiérarchisation entre elles. Le français, bien sûr, est une langue, qui plus est "la langue nationale" : le terme "français" est cité à cinq reprises, soit seul, soit en association avec le mot "langue." Les autres parlers, eux, ne sont pas nommés, ni donc identifiés. C'est d'ailleurs ce qui conduira, en 1903, l'Evêque de Saint-Brieuc, Mgr Pierre-Marie-Frédéric Fallières, à écrire ingénument au Ministre : "cette circulaire avait-elle trait au breton ? Je l'ignore".

En fait, ces parlers peuvent avoir droit à la dénomination de "langue," au même titre que la "la langue française" : ainsi est-il une fois question dans la circulaire ministérielle de l'emploi d'"une langue autre que la langue française." Mais l'adjonction d'un adjectif de localisation réduit ces "langues" à n'être précisément que "locales", et les deux termes sont dès lors indissociables, au point que le second dévalorise le premier : dès que des langues sont qualifiées de "locales", elles sont considérées en fait comme des "dialectes locaux" - l'expression apparaît à deux reprises dans la circulaire - les deux termes étant censés se conforter pour en minimiser le statut.

Par contre, les langues également usitées dans d'autres pays ont toujours droit à l'appellation de "langues étrangères." Leur statut, à l'extérieur, s'apparente légitimement à celui du français en France. Mais à l'intérieur du territoire national, il est illégitime d'en faire usage. L'utilisation courante d'"une langue étrangère" est donc assimilée à celle des "dialectes locaux" - ou vice-versa. Politiquement, l'usage ne saurait donc en être "tolér(é) qu'à titre exceptionnel" de la part du clergé, lorsqu'il n'est vraiment pas "possible de se faire comprendre autrement." En aucun cas, cette exception ne doit devenir la règle.

En 1890, la IIIe République finit donc d'élaborer sa politique linguistique. Elle l'avait mise en œuvre au cours des années précédentes dans le domaine de l'enseignement, puisque c'est entre 1881 et 1886 qu'est adoptée la nouvelle législation scolaire, instaurant la gratuité de l'école primaire, l'obligation scolaire pour tous les enfants de 7 à 13 ans, la laïcité des locaux et des programmes, etc… L'enseignement primaire devient à partir de ce moment un véritable service public. Mais si le débat est intense concernant le problème de la laïcité, personne n'évoque la question de la langue de l'enseignement. L'article premier de la loi de 1882 définit cependant les objectifs de l'école : "la lecture et l'écriture; la langue et les éléments de la littérature française". Il est vrai que le règlement du 18 mars 1881 avait déjà promulgué l'interdiction totale de la langue locale à l'école. Mais c'est aussi l'instauration de la laïcité qui va exclure - en principe - le breton de l'école. Jusque là en effet, l'enseignement du catéchisme se dispensait dans le cadre de l'école. Et en Basse-Bretagne, c'est en breton qu'il était assuré. La nouvelle législation laïque impose que le catéchisme soit désormais enseigné en dehors de l'école. Mais il continue d'être enseigné en breton.

Après avoir mis en œuvre sa politique linguistique dans le domaine de l'enseignement, la IIIe République voudrait donc contraindre l'Eglise à s'y associer. Elle ne nie pas l'existence, sur le territoire national, d'autres langues que le français. Mais elle cherche à assurer la prédominance de l'une sur les autres. L'école ne suffisait pas à cette tâche, à tout le moins n'allait sans doute pas assez vite en besogne : c'est du moins ce que laisse entendre le Préfet des Côtes-du-Nord, en faisant allusion en 1901 "à cet état de choses dont le Gouvernement ne saurait tolérer la continuation vingt ans après la mise en vigueur de la loi relative à l'obligation de l'instruction primaire". Le pouvoir considère donc qu'il est du devoir du clergé de "seconder les instituteurs publics" dans leur tâche de diffusion de la langue nationale. Dès lors il définit qu'''en principe le budget de l'Etat n'a pour but que de rétribuer des services accomplis dans la langue nationale et - le rajout de cette précision est également révélateur du contenu politique et idéologique de la démarche - dans l'intérêt français." Comme si parler une autre langue que le français impliquait qu'on ne soit pas Français… Ce que l'on venait de définir comme devant être la règle générale ne souffrira bientôt aucune contestation. Lorsque le nouveau Ministre de l'Intérieur et des Cultes, Waldeck-Rousseau;, reprend les termes de la circulaire de 1890, et s'inquiète, le 26 janvier 1901, de l'emploi du flamand pour le catéchisme, dans le département du Nord, "il est, selon lui, incontestable que le budget des Cultes n'est voté par les Chambres que pour la rémunération, en dehors, bien entendu, de toute la partie liturgique des offices religieux, des services faits dans notre langue nationale…".

Le blog "langue bretonne" Contact La page infos Accueil
 

La thèse : présentation, table des matières…

 

Le tout premier sondage sur la pratique du breton

 

Une émigration bretonnante

 

Langue bretonne et nouvelles socialisations

 

Pour quelles raisons la pratique du breton a-t-elle diminué ?

 

L'interdiction du breton en 1902 : présentation du livre

 

Le contexte poilitique de la circulaire Combes

 

L'interdiction du breton : la réaction des élus

 

Dernier titre paru : Le breton, une langue en questions

 

Les livres publiés par Fañch Broudic

 

L'interdiction du breton en 1902

 

A la recherche de la frontière : la limite linguistique

 

Histoire de la langue bretonne

 

Les articles publiés par Fañch Broudic : biblio

 

Relecture sociolinguistique d'une recherche phonologique

 

Exposer une langue : l'exemple du breton

 

Pierre-Jakez Hélias et la langue bretonne

 

"Brug" : une revue libertaire en langue bretonne au début du XXe siècle

 

Le tout premier sondage en 1970

 

Parler breton au XXIe siècle : nouveau sondage

 

Parler breton au XXIe siècle : les chiffres-clés

 

Quelle opinion les Bretons ont-ils de leur langue ?

 

Les livres publiés par Fañch Broudic

 

Les articles publiés par Fañch Broudic : biblio

 

Sociolinguistique 1

 

Sociolinguistique 2 : langue bretonne

 

Histoire 1

 

Histoire 2 : deux almanachs révolutionnaires en breton

 

Questions d'étudiants et de chercheurs

 

Traductions en tous sens

 

Noms, prénoms et autres noms

 

Infos : colloques, revue de presse…

 

Fañch Broudic : CV et biblio perso

 

La page des liens "langue bretonne"

 

Pour contacter Fañch Broudic

 

Gwengamp o c'hoari football : biskoaz kemend-all !

 

Marvet eo Remi Derrien

 

Kenavo d'am labour

 

Petra c'hoarvez e bro-Chin hag en Tibet ?

 

Piou a ra gand ar brezoneg ?

 

Petra 'zoñj ar Vretoned euz o yez ?

 

Enklask an INSEE : 257 000 brezoneger e Breiz

 

Al leor nemetañ diwar-benn "Brug"

 

Petra 'skrive "Brug" : eun dibab a destennou

 

Moueziou a leh all : troidigeziou diwar skrivagnerien ar bed

 

Combes a-eneb ar brezoneg

 

Taolennou ar baradoz

 

Skridvarnerez

 

Lennadennou a nevez 'zo

 

Paotred ar brezoneg

 

Daou almanag brezoneg euz amzer an Dispah