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L'interdiction du breton en 1902

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La photo : signalétique bilingue à l'entrée du département du Finistère.

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Panneau bilingue à l'entrée du Finistère

Lorsque, en septembre 1902, Emile Combes s'apprête à user de coercition pour amener le clergé bas-breton à s'exprimer en français à l'église, il décide donc de ne plus verser aux ecclésiastiques coupables le traitement auquel ils avaient droit en vertu du Concordat de 1801. Mais ce traitement ne leur était versé que sur la base d'une double attestation, l'une, un "certificat d'identité" émanant de l'Evêché, l'autre provenant du maire de la commune : celui-ci devait signer un "certificat de résidence" témoignant que le curé, desservant ou vicaire résidait bien dans sa paroisse d'affectation. La signature de ce certificat trimestriel ne pose aux maires aucun problème, jusqu'à ce que le Président du Conseil décide d'y ajouter une formule selon laquelle le curé, desservant ou vicaire avait "fait au cours du trimestre qui vient de s'écouler les instructions religieuses, y compris le catéchisme en français". Les élus, du même coup, sont impliqués dans le conflit qui va se développer entre le clergé breton et l'Etat. C'est surtout dans le Finistère et le Morbihan que les maires réagissent, parfois violemment, à l'initiative d'Emile Combes.

Un point doit être noté avant tout : quelques maires, tel celui de Sainte-Sève, manifestent leur accord : "j'approuve sans réserve la décision de M. le Ministre de l'Intérieur, car cette mesure est appelée à accentuer les progrès de l'instruction et surtout à inciter les populations ignorantes à s'intéresser davantage à la langue française. En outre le catéchisme sera plus facilement appris en français par tous les enfants quel que soit leur âge et leur degré d'instruction". Le maire de Névez va bien au-delà, puisqu'il n'hésite pas à dénoncer au Sous-Préfet de Quimperlé le comportement de son recteur, qui refuse de recevoir sept petits paysans au catéchisme français. Le maire de Brennilis, pour sa part, "approuve totalement la politique du Ministère" : il n'en a pas moins été "profondément affligé" par la suppression de traitement de son recteur, alors que celui-ci s'est "résolument mis dans la bonne voie."

 

Les maires contestataires

Plus nombreux sont ceux qui dénoncent la décision ministérielle. L'aristocratie en particulier se place immédiatement en tête du combat contre le combisme anti-religieux et anti-breton. Tous les maires à particule réagissent vigoureusement à la circulaire du Ministre des Cultes et s'empressent d'activer leurs réseaux : le comte de Blois à Coat-Méal, Danguy des Déserts à Daoulas, de Lesguen à Pencran, de Dieuleveult à Plounévez-Lochrist, de Rivérieulx au Bourg-Blanc, le baron de la Gatinière à Plaudren… Mais ils ne sont pas les seuls à faire connaître leur réprobation.

Les maires interviennent pour une question de principe tout d'abord : ils se refusent à jouer un rôle d'agent de renseignement ou de police au profit du pouvoir. Le maire de Daoulas considère par exemple qu'"en acceptant de remplir l'obligation qui leur est imposée, et qui ne tend à rien moins qu'à les transformer en agents d'information policière, les Maires porteraient atteinte à leur dignité". Celui de Pencran écrit : "mes électeurs ne m'ont pas nommé maire depuis plus de 32 ans dans l'idée de me faire l'espion de l'administration". S'il a été élu par ses administrés, estime également son collègue de Plounévez-Lochrist, "ce n'est pas pour faire le métier d'agent de police, mais pour m'occuper de leurs intérêts". Le maire de Kerfeunteun avoue que ce "rôle de mouchard répugne à (sa) conscience". Cadour, le maire de Plouescat, adresse une violente lettre de récusation au Préfet : "au lieu de m'incliner je me lève contre les moyens proposés, et, en langage bien connu de votre grand chef en réminiscence des études séminaristes, j'emprunte pour la circonstance la réponse de Lucifer : Non Serviam". Soubigou, le maire de Lesneven, préfère manier l'ironie : "J'ai cessé depuis bon nombre d'années, écrit-il au Préfet, de suivre le cours du catéchisme, et je ne vous dissimulerai pas que je ne tiens nullement à recommencer mes études. Il me semble donc difficile de vous dire si cet enseignement est donné en breton ou en français. Faudra-t-il que j'assiste tous les dimanches à la grand-messe et au prône ? Ce serait me forcer à devenir à la longue un affreux clérical (…)".

Le maire du Bourg-Blanc refuse d'accomplir "l'inique besogne" qu'on veut lui imposer, et Pichon, sénateur-maire de Tréflez, veut borner son rôle "aux obligations que lui impose la loi". En refusant de remplir "le rôle de policier doublé de celui de mouchard" qu'on veut lui imposer, et considérant le décret de Combes comme "aussi arbitraire que vexatoire, et aussi antilibéral qu'antireligieux" , le maire de Saint-Thonan, Paul Villiers, résume si vivement le sentiment de ses collègues que le Sous-Préfet de Brest, relayé par le Préfet du Finistère, ne pouvant "tolérer un refus aussi catégorique, rédigé en termes qui cherchent à être injurieux," demande sa révocation pure et simple .

Les onze maires du canton de Plabennec, à l'initiative sans doute du Comte de Blois, conseiller général et maire de Coat-Méal, font parvenir collectivement au Préfet une longue protestation argumentée en quatre motifs, dont le premier est également un refus : "nous ne consentirons jamais à exercer vis à vis de qui que ce soit, une surveillance que nous entendons laisser toute entière aux gens de la police. Or, en nous prêtant à surveiller dans nos communes respectives, les agissements du curé dans son Eglise, nous prêterions, en réalité, notre concours à une œuvre qui répugne à notre caractère". Pichon provoque d'ailleurs une réunion des maires du Finistère, qui se tient le 11 novembre 1902 : 200 d'entre eux décident ce jour-là "à l'unanimité qu'en transmettant au préfet le certificat de résidence des desservants de leur commune, ils effaceront sur le certificat la partie relative au catéchisme et aux instructions faites dans les églises". Au cas où l'un d'entre eux viendrait, pour ce fait, à être révoqué, ils s'engagent à démissionner collectivement. Les maires "républicains" du canton de Châteaulin, ainsi que ceux de Landivisiau, adoptent la même attitude quelques jours plus tard. En Morbihan, les maires des communes bretonnes de l'arrondissement de Vannes décident également de rayer sur le nouveau certificat de résidence la mention relative à l'emploi de la langue française. Leurs collègues de l'arrondissement de Pontivy signent le même engagement quelques jours plus tard.

Le mot d'ordre est bien suivi, et l'administration craint un moment la paralysie. Le Sous-Préfet de Châteaulin, en transmettant les certificats de résidence de son arrondissement à la Préfecture, sur un total de 59 figurant dans son inventaire, n'en a que 8 qui soient conformes au modèle officiel. 17 constatent que l'enseignement religieux est donné soit en breton et en français, soit en breton exclusivement. Sur plus de la moitié des certificats enfin, soit 34, les maires ont biffé la mention du français. L'attitude des maires est parfois indépendante de celle du clergé. Quelques-uns, tel celui de Châteaulin, ne considérant que leur opposition politique au gouvernement, et sans tenir compte des conséquences pour les desservants de leur propre commune, ne signent pas le certificat nouveau modèle. Le Sous-Préfet atteste donc lui-même qu'il est "à sa connaissance personnelle que le clergé n'emploie le breton que pour le sermon fait à la 1ère messe du matin. Les instructions religieuses sont faites en français aux autres messes. Le catéchisme n'est fait en breton que pour les enfants de la campagne." L'abbé Troadec, recteur de Rédéné, confirme l'attitude de certains maires : "si comme il m'a été dit, Mr le Maire a raturé certain passage dans le nouveau modèle de certificat, il l'a fait de son propre mouvement et non d'après mes conseils".

Mais c'est aussi par ce qu'elles nous apprennent concernant la pratique du breton que les réactions des maires nous intéressent. Rares sont les témoignages qui nous renseignent sur leur propre pratique linguistique. L'ancien maire de Penvénan, dans les Côtes-du-Nord, Le Provost, sénateur au moment du conflit, écrit à la Direction des Cultes : "l'affirmation qui aurait consisté à prétendre que la majorité de la population de Penvénan parle le français (…) est inexacte". Il reconnaît n'avoir pas eu d'échanges directs avec tous ses administrés : "il y a peu d'années, j'étais maire de cette commune, et, constamment, je devais me servir d'un interprète…".

Le maire de Gourlizon, Le Floc'h, pour sa part, dresse un constat, suggère une explication et propose une solution : "d'après l'avis du Conseil Municipal et les habitants de la Commune, ils sont tous d'accord à ce que les instructions religieuses et le catéchisme soient faits en breton au moins pendant dix ans. L'Ecole et la Commune étant nouvellement créées, la majorité des habitants ne savent pas un mot de la langue nationale". Le maire républicain de Plouyé produit quasiment le même argumentaire : "l'emploi du breton est pour ainsi dire indispensable pour les instructions religieuses dans cette commune, où les trois quarts des habitants ne comprennent pas ou peu le Français". Le maire conservateur de Pencran, M. de Lesguen, proteste également contre la décision d'Emile Combes, "les femmes en général ne sachant que le breton".

Les onze maires du canton de Plabennec affirment dans leur protestation collective, que "jusqu'à présent, et fort heureusement, le breton est en usage exclusif dans nos campagnes. Ce n'est que vers l'âge de 13 ou 14 ans que nos enfants, à peu près familiarisés avec le français, pourraient suivre, plutôt mal que bien, en tout cas très péniblement, un enseignement fait en cette langue (…) Très nombreux sont nos concitoyens qui ne comprennent que très imparfaitement - ou même pas du tout - le français. Plus nombreuses encore sont les femmes". A Trégarvan, selon le maire, "la plus grande moitié de la population ne parle pas le français", et à Loqueffret, c'est "la presque totalité de la population (qui) ne comprend que le breton". Leur collègue d'Edern confirme : "il y a si peu de personnes sachant le français", et M. Pennober affirme se trouver, à Rédéné, à la tête d'une commune "où le français est peu employé" . Y. Morvan le maire de La Forêt-Landerneau, considère, quant à lui, que le breton est le "dialecte qui convient le plus à la population dont la moitié au moins comprendrait un sermon français".

Le maire de Châteaulin, qui ne veut pas être pris pour un agitateur, s'étonne de "la partialité dont vient de faire preuve le gouvernement en autorisant le clergé corse à faire les instructions religieuses et le catéchisme en langue étrangère (sous prétexte qu'on ne parle qu'italien en corse), alors que le clergé breton est mis en demeure d'instruire, en français, des paroissiens qui ne comprennent que le breton". Le maire de Plouzané prend la défense de son recteur, l'abbé Lemerdy, qui vient d'être suspendu : "ma commune est exclusivement bretonne et ces enfants ne parlent et ne parleront d'ici longtemps que la langue bretonne dans leurs fermes, voilà pourquoi des sermons en langue française dans ma commune seraient inutiles et complètement nuisibles à l'instruction religieuse". Quéméré, maire de Trégourez, dans un français que, d'évidence, il ne maîtrise pas, conteste les renseignements dont disposait la Préfecture concernant sa commune, selon laquelle "les trois quart des enfants étaient a même de suivre le catéchisme français en français s'est faux à pein s'il y en a six ou sept" (sic).

Pierre Dantec, le maire de Saint-Méen, où, à l'occasion de l'expulsion des religieuses, avaient eu lieu, en juillet et août 1902, les violents incidents que l'on sait, fait parvenir au Préfet du Finistère une très longue lettre, de toute évidence non écrite de sa main, puisqu'elle est rédigée à l'encre violette, sauf l'en-tête et la signature, hésitante, toutes deux à l'encre noire. Son argumentation mérite d'être reproduite pour l'essentiel. Selon lui, le recteur de Saint-Méen aurait très volontiers prêché en français "si la chose était possible à Saint-Méen, car Mr Manac'h a été vicaire à Brest pendant plusieurs années; avant d'arriver à Saint-Méen, il enseignait la théologie au grand séminaire de Quimper. Mais où sont, à Saint-Méen, les enfants vraiment en état de comprendre le catéchisme français ? Saint-Méen est une paroisse exclusivement bretonne. Les rapports qu'on vous a adressés ont dû exagérer le degré d'instruction des habitants de Saint-Méen. Ici, Monsieur le Préfet, tout le monde, - sans exception, - parle le breton, rien que le breton; il n'y a pas dans la commune, une famille - une seule - dans laquelle on parle le français. Nous ne sommes pas à même de comprendre une instruction française. Du reste, personne ici ne réclame le français, dans les instructions; tout le monde, au contraire, est heureux de voir Mr le Recteur prêcher en breton, parce que, à Saint-Méen, le breton seul est vraiment compris par le petit auditoire formé par nos braves gens de la campagne (…) Encore une fois, ici, nous avons une population bretonne, exclusivement bretonne, - les enfants comme les grandes personnes, ne comprennent vraiment que le breton. Soutenir le contraire, c'est aller contre l'évidence".

Certains maires épousent pleinement le point de vue du clergé. Ainsi celui du Bourg-Blanc "approuve" les desservants de sa paroisse qui "en faisant le catéchisme en breton font leur devoir". Celui de Daoulasestime surtout qu'en se servant le plus souvent, dans nos communes, de la langue bretonne, MM. les curés et desservants "non seulement usent d'un droit absolu, mais encore qu'ils remplissent un impérieux devoir" : à ses yeux, ce sont "les seuls juges" de l'opportunité de l'emploi de telle ou telle langue pour l'instruction religieuse. Les conservateurs ne sont pas les seuls, cependant, à s'opposer à la circulaire Combes : selon son maire, "la population républicaine de la petite commune de Trégarvan est unanime à protester contre la mesure prise par M. le Président du Conseil au sujet de l'interdiction de la langue bretonne dans les églises (…) Cette mesure ne peut être appliquée à la commune de Trégarvan, et dans tous les cas, la population est froissée par une telle mesure".

Symptomatique est également la mise en garde qu'adresse le maire de Plouyé au Préfet : "cette interdiction va faire aux bonnes et vieilles gens de la commune crier à la persécution; elle va à l'encontre de son but et aliéner certains esprits contre le gouvernement de la République". Le même élu aurait préféré un peu plus de circonspection de la part du Ministère, dont il partage les idées en matière d'enseignement du catéchisme, et cela, pour une raison bien simple : "obliger les prêtres à se servir de notre langue nationale dans l'enseignement du catéchisme, c'est obliger les parents à envoyer les enfants à l'école dès l'âge de sept ou huit. Ce sera le seul moyen efficace de remédier à la non application de la loi sur l'enseignement obligatoire." Ce point de vue n'est pas vraiment celui des maires du canton de Plabennec. En ce qui les concerne, ils ne veulent pas "qu'en matière religieuse un fossé se creuse entre la génération qui décline et celle qui se forme". "Nous aimons, écrivent-ils, notre langue natale et nous voulons en maintenir et en vulgariser l'usage (…) il serait criminel au point de vue philologique de (la) laisser tomber en désuétude." Et pour ne pas être suspectés de vouloir faire sécession, ils proclament : "nous voulons être Français et parler breton." D'autres maires témoignent encore de leur attachement - ou de celui de leurs concitoyens - à la langue bretonne, ne serait-ce que pour une raison pratique, avancée par P. Dantec, de Saint-Méen : "non, Monsieur le Préfet, "mes administrés" ne sont nullement désireux de voir le breton, qu'ils savent, disparaître brusquement et brutalement devant le français, qu'ils ne comprennent pas !".

Le mouvement des maires fut fortement relayé par les élus en d'autres instances : Conseils Généraux, Chambre des Députés et Sénat. Les délibérations adoptées par les Conseils Généraux traduisent à la fois l'ampleur de la contestation et les clivages politiques qui traversent ces assemblées. Des vœux de protestation sont en effet adoptés dans chacun des départements bas-bretons :

- par 26 voix contre 6, dans les Côtes-du-Nord
- par 23 voix contre 3, dans le Morbihan
- par 18 voix contre 1 et 6 abstentions dans le Finistère.

 

L'interpellation à la Chambre

Le nombre des élus locaux à approuver la politique linguistique du gouvernement Combes n'est pas très élevé. Par contre, à la Chambre des Députés le rapport de force sera beaucoup moins favorable aux défenseurs de la langue bretonne. La circulaire du 29 septembre 1902 en effet vient en discussion à trois reprises au Parlement : lors de la séance de rentrée à la Chambre, le 14 octobre; puis le 30 octobre au Sénat; enfin le 16 janvier 1903, de nouveau à la Chambre. Dès le 30 octobre, le Président du Conseil avait d'ailleurs déclaré devant les sénateurs n'avoir "nullement l'intention de supprimer la langue bretonne. Je me contente d'ouvrir les églises à la langue française". Cela n'avait pas suffi à calmer les Bretons. Le député du Morbihan, Etienne Lamy, se faisant le porte-parole de la droite catholique, avait alors décidé d'interpeller le gouvernement sur cette affaire. Un débat devait avoir lieu au Palais-Bourbon, deux mois après la promulgation de la circulaire. L'abbé Gayraud, député du Finistère, avait prévu de déposer à cette séance du 28 novembre un ordre du jour rédigé dans les termes suivants : "La Chambre, considérant que l'emploi des idiomes vulgaires, tels que le provençal, le breton, le flamand, le basque, etc, ne porte aucun préjudice à l'unité nationale, désapprouve la circulaire du Ministre de l'Intérieur et des Cultes". Le gouvernement avait renvoyé la discussion à plus tard.

C'est finalement le 16 janvier 1903 qu'intervient le débat à la Chambre. Trois députés bretons surtout y prennent la parole : Etienne Lamy, l'auteur de l'interpellation; Louis Hémon, député du Finistère; et le marquis de L'Estourbeillon, également député du Morbihan, par ailleurs Président de l'URB . Leurs arguments recoupent ceux que nous connaissons déjà, mais comportent quelques éléments qu'il importe de relever.

• Sur la légalité et la validité de la circulaire elle-même : pour Etienne Lamy, c'est une mesure qui constitue "une véritable atteinte à la liberté des langues (…) Vous n'invoquez aucun texte de loi et vous ne pouvez en invoquer aucun (…) Non content d'ajouter à la loi une condition que celle-ci ne prévoit pas, qui n'est contenue dans aucun texte, vous sanctionnez cette condition par une véritable pénalité, et cela au mépris de la règle suivant laquelle aucune pénalité ne peut exister sans un texte formel de loi."
 
• -Sur le breton : le même député tient à préciser que ce n'est pas "ainsi que M. le Président du Conseil l'a qualifié dans sa circulaire, un dialecte, c'est une langue, et une langue très vieille, parlée par des milliers et des milliers d'individus; c'est une langue véritable, ayant ses règles, sa syntaxe, son accent, sa poésie, son théâtre (…)"
 
• Sur l'usage social du breton : "je sais bien que l'application des lois militaires et scolaires fera que, dans un délai plus ou moins éloigné, tous les hommes, chez nous, parleront français; mais il y a encore les femmes, les vieillards, les enfants; il y a en ce moment tous les hommes de plus de trente-cinq à quarante ans qui ne parlent absolument que le breton, qui ne comprennent pas un mot de français; ceux-là même qui savent la langue française, qui l'entendent, qui en usent, préfèrent très souvent, lorsqu'ils veulent exprimer une idée claire, nette, précise, se servir de la langue qu'ils ont apprise sur les genoux de leur mère (…). Lorsque des témoins sont appelés à venir déposer sous la foi du serment devant les tribunaux, alors même qu'ils sauront le français, ils demanderont à déposer en langue bretonne. Ce droit leur est reconnu par la loi, puisqu'auprès de tous les tribunaux de Bretagne il y a des interprètes jurés, qui sont chargés de traduire les déclarations faites par les témoins (…). Vouloir supprimer d'un seul coup le breton dans nos départements serait rendre absolument impossible les relations civiles, commerciales ou sociales entre nos compatriotes. J'ignore, Monsieur le Président du Conseil, si vous avez assisté quelquefois aux grandes foires et marchés qui se tiennent en Bretagne; vous auriez pu y voir que toutes les négociations y sont faites dans la langue bretonne (…). Et si vous assistiez à une vente publique faite chez un notaire, vous constateriez que le plus souvent les cahiers des charges sont rédigés en breton et que les enchères et les adjudications ont eu lieu en langue bretonne. Les testaments authentiques sont, le plus souvent, reçus en breton. Enfin, demandez aux maires comment ont lieu les mariages, ils vous répondront qu'ils font les interrogations et qu'ils reçoivent les réponses en langue bretonne."
 
• Sur la prohibition du breton à l'église : puisque le breton est d'un usage si général, c'est une mesure "vexatoire (…) De deux choses l'une : ou bien l'auditoire devant lequel on parle sait le français, et alors à quoi bon faire le prône en breton ? ou il ne sait absolument que le breton, et alors je vous demande pourquoi vous voulez obliger le ministre du culte à faire un sermon en français".
 
• Sur la connaissance du français par les Bretons : "il y a bien longtemps que l'emploi de la langue française existe en Bretagne". Mais souvent, "ceux-là même qui parlent le français, qui l'entendent, préfèrent parler et entendre parler en langue bretonne" (Etienne Lamy). "Je sais que la besogne se poursuit à l'école, et de la bonne façon (…) Ne voyez-vous pas que cette œuvre s'achèvera par la force des choses et que la question qui nous occupe n'en sera plus une avant dix ans ? Comptez sur le dévouement des instituteurs de Bretagne pour mener l'entreprise à bien (…) Atteindre la connaissance du français - vous ne trouverez personne qui lutte contre cette idée…" (Louis Hémon, qui en profite pour réclamer plus de moyens pour l'enseignement en Bretagne).
 
• Sur les méthodes d'enseignement en vigeur dans les écoles de Basse-Bretagne : du coup, tous les intervenants bretons contestent l'exclusion du breton de l'école et réclament une pédagogie bilingue. "C'est précisément par la méthode bilingue qu'on arrive plus facilement à faire apprendre à un enfant la langue qu'il ne connaît pas (…) Nous vous demandons d'appliquer à la Bretagne cette méthode, de la laisser appliquer par tous les instituteurs (…) Nous n'avons jamais demandé que le français ne fût pas parlé en Bretagne, nous avons demandé que le français au contraire soit parlé par tous les Bretons, mais en utilisant, pour l'apprendre aux Bretons, l'usage qu'ils ont déjà de leur langue maternelle, c'est-à-dire de la langue bretonne" (Etienne Lamy). "L'attachement des Bretons à leur langue maternelle ne les empêche aucunement de goûter et de rechercher la connaissance du français. Seulement, pourquoi ne pas tirer parti de ces dispositions dans les méthodes d'enseignement adoptées par le ministère de l'instruction publique ? Pourquoi ne pas associer le breton et le français pour qu'ils se prêtent une aide mutuelle ? Ce n'est pas assurément le français qui y perdrait. Je considère comme une aberration d'exclure le breton de l'école, alors qu'il aurait là une place si naturelle et si utile." Et ayant cité l'exemple du gallois et du gaëlique, l'orateur ajoute : "voilà bien aussi ce que je rêverais pour la Bretagne française : atteindre la connaissance du français (…) en se servant des ressources locales qu'on a sous la main, sans sacrifier par un véritable acte de vandalisme cette langue inoffensive qui a été celle de nos pères (…)" (Louis Hémon). "Ce que je demande (…) voir enseigner le breton en même temps que le français dans les écoles et celui-ci par le breton. Le jour où vous aurez pris ces mesures, la solution sera trouvée, car nos populations sauraient les deux langues. Point ne sera besoin alors de circulaires vexatoires…" (Marquis de L'Estourbeillon).
 
• Sur les relations entre langue et politique : "ce sont les parties de la Bretagne où le français seul est parlé qui envoient comme représentants à la Chambre des hommes qui sont le plus nettement hostiles à la politique que vous suivez, et ce sont les parties de la Bretagne, où l'on ne parle que le breton, qui élisent des députés favorables à votre politique et à vos idées" (Etienne Lamy). "Il y a des écrits électoraux rédigés en langue bretonne au profit des candidats républicains, tout comme au profit de ceux de la réaction. Que le parti réactionnaire soit celui qui met en usage cet instrument de propagande avec le plus d'ardeur et d'esprit de suite, il faut malheureusement le reconnaître, mais qu'y faire ? (…) Est-ce qu'il y a par hasard des langues réactionnaires ? Une langue, quelle qu'elle soit, se prête à tout" (Louis Hémon).
 
• Sur la discrimination dont est victime la Bretagne : "en même temps que vous portiez atteinte à la langue parlée par nos compatriotes, vous preniez d'autres mesures pour favoriser le développement de langues qui ne sont pas parlées par des Français (arabe, annamite, malgache, et même l'italien en Corse). La Bretagne seule se trouverait donc soumise à un véritable régime d'ostracisme". Sur l'attachement des Bretons à la France : "l'impression sera douloureuse en Bretagne, quand on apprendra que M. le Président du Conseil a paru exprimer ici le doute que la Bretagne fût en France et que les Bretons fussent français (…) Doutez-vous donc que les Bretons tiennent à leur titre de Français ?" (Louis Hémon).

Pour le pouvoir, c'est parce que les Bas-bretons ne savaient "pas encore" suffisamment la langue nationale qu'il fallait prendre à leur égard les mesures de coercition qui s'imposaient. Paradoxalement, les députés bretons s'appuient sur le même argument, indépendamment d'un certain nombre d'autres considérations, pour contester la circulaire du 29 septembre 1902. Mais d'un côté comme de l'autre - même pour le marquis de L'Estourbeillon - le but à atteindre est bien que les Bretons puissent tous connaître un jour le français. La divergence ne porte pas sur l'objectif, mais sur les moyens d'y arriver. Le Président du Conseil s'explique à son tour, vivement et fréquemment interrompu à droite, applaudi à gauche et à l'extrême-gauche. Son exposé porte sur quelques arguments, dont certains vont surprendre les députés bretons :

• La primauté de la nation et de la langue françaises : "quand j'ai rédigé cette circulaire, je m'imaginais comme tout le monde que la Bretagne était en France. Je m'imaginais aussi que le français devait y être la langue nationale, la seule prescrite dans nos assemblées délibérantes, dans nos tribunaux, dans nos actes publics de toute nature. Il paraît que je me trompais. Du reste, j'ai été bien vite désabusé par les protestations (…) qui m'ont fait voir qu'aux yeux de certaines gens de ce pays, le breton devait prendre le pas sur la langue nationale. On dirait véritablement, à entendre ces réclamations, que là-bas on est Breton avant d'être Français". Le Président du Conseil n'a jamais songé, dit-il, "à proscrire le breton, même dans les églises (de Bretagne, mais) là comme partout, la langue française doit demeurer la langue officielle, à l'église comme à l'école."
 
• La définition du breton comme langue réactionnaire : "sermons et catéchisme se font uniformément en breton, parce que le breton se prête moins que le français à exprimer des idées nouvelles, ces vilaines et détestables idées républicaines, dont la langue française est l'admirable messagère. Messieurs, le breton a encore un avantage bien précieux pour un clergé profondément hostile, sinon à la forme du Gouvernement, du moins à l'esprit de ses institutions".
 
• L'obligation légale de la scolarisation en français : "voilà vingt ans que l'instruction obligatoire a été décrétée pour la Bretagne comme pour la France entière. Cette instruction doit être donnée en français, là comme ailleurs. Chaque commune est tenue, là comme ailleurs, d'avoir son école française, son instituteur français, son institutrice française. Et voilà qu'après vingt ans de ce régime, l'école, l'instituteur et l'institutrice auraient si bien fait leur œuvre que la plupart des enfants ne comprennent et ne parlent que le breton !" Ayant fait état des statistiques établies par l'Inspection Académique du Finistère et qui sont la preuve que les enfants savent beaucoup plus le français qu'on ne le dit, Emile Combes fait rire la Chambre en rapportant que "dans une seule commune, Guengat, l'instituteur et l'institutrice sont d'accord pour déclarer qu'aucun de leurs élèves n'est capable de suivre le catéchisme en français. Je ne ferai pas compliment à l'instituteur et à l'institutrice de cette commune du résultat de leurs leçons."
 
• Les obligations nationales du clergé : le prêtre "a des obligations précises envers l'Etat : il est fonctionnaire et fonctionnaire français (…) Il émarge au budget de l'Etat (…) Le Ministre des Cultes a le droit, que dis-je le devoir de rappeler ce prêtre à l'accomplissement régulier de ses fonctions quand il s'en écarte. Or, Messieurs, j'estime qu'il s'en écarte de la manière la plus répréhensible quand il affecte de n'enseigner le catéchisme aux enfants qu'en breton". La certitude d'avoir raison et la volonté de dompter le clergé breton : "la paix se fera en Bretagne, comme elle se fait en Flandre. Mais (…) la paix ne pourra se faire et ne se fera que par la soumission absolue du clergé breton aux ordres du Gouvernement."

En faisant appel en ces termes à l'argument de l'anticléricalisme, Emile Combes ne pouvait que flatter sa majorité et celle-ci ne le désapprouvera pas. En une phrase, le Président du Conseil laisse transparaître ce qui semble bien être l'une des motivations essentielles de sa circulaire, quelques mois après les incidents de l'été 1902 : sa volonté de soumettre le clergé breton. Dans cette perspective, peu lui importe la réalité sur le terrain, que le breton soit la seule langue connue d'un grand nombre de Bretons : il ne tient aucun compte ni des rapports qui lui sont parvenus à ce sujet, ni des descriptions que lui ont faites les députés bretons. L'essentiel pour lui est de mettre en œuvre sa politique anticléricale, et donc de faire plier le clergé, à la fois parce qu'il est conservateur et qu'il s'oppose à sa politique. L'argument linguistique, de son point de vue, n'est qu'un argument parmi d'autres. Mais sa conviction est également bien établie qu'à l'unité nationale, doit correspondre l'unification linguistique. Emile Combes ne peut et ne veut surtout pas imaginer que plusieurs langues puissent exister au sein d'un même pays.

Les Conseils Généraux de Basse-Bretagne avaient majoritairement protesté contre les termes de la circulaire Combes. A la Chambre des Députés, les défenseurs de la langue bretonne à l'église furent mis en minorité. Suite au débat qui avait opposé Etienne Lamy au Président du Conseil, les députés approuvaient largement les déclarations du gouvernement, par 339 voix contre 185. C'est la droite qui avait interpellé le gouvernement. C'est elle qui, bien que minoritaire, vote contre lui, et les députés conservateurs bretons comme le marquis de L'Estourbeillon ou le Comte Albert de Mun sont les premiers à le faire. Le Finistérien Le Bail, anticlérical célèbre, est bizarrement absent le jour du vote. Quelques autres députés bretons (Armez, Le Hérissé, Le Troadec) s'abstiennent. Mais, parmi les républicains, quelques-uns votent néanmoins contre le gouvernement : c'est en particulier le cas de Cloarec, de Guieysse et de Hémon.

Le vote de la Chambre ne pouvait être que politique, et le gouvernement d'Emile Combes ne risquait pas d'être mis en minorité sur une question dont les données politiques (du point de vue de l'unité nationale) et religieuses l'emportaient sans aucun doute aux yeux d'un grand nombre de députés sur l'aspect plus proprement linguistique . L'Union Régionaliste Bretonne, impuissante, se contentait de commenter laconiquement : "cette séance où 339 individus, étrangers à l'esprit et à la tradition d'une Province française, se permirent de condamner cet esprit et cette tradition, la langue et l'âme de cette Province parce qu'elle était la Bretagne, doit rester à jamais présente à la mémoire de tous les Bretons". En conclusion de ce débat du 16 janvier 1903, M. Hemon exprima "le souhait que cette journée soit la dernière où elle (la langue bretonne) occupera (…) le Parlement". Il ne croyait sans doute pas si bien dire…

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