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Parallélisme ou divergence ? A propos de P.J. Hélias et la langue bretonne |
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Pierre-Jakez Hélias reste le plus connu des écrivains bretons du XXe siècle, et ce n'est pas seulement grâce au best-seller mondial que fut "Le cheval d'orgueil". Né en 1914, Hélias est décédé en 1995. Plusieurs ouvrages lui ont été consacrés depuis sa disparition. On mentionnera notamment un numéro de la revue "Skol Vreizh" et les livres de Pascal Rannou et de Thierry Glon. Deux colloques ont également été organisés :
Les actes de ces deux colloques sont parus : Pierre-Jakez Hélias, bigouden universel / sous la direction de Francis Favereau. - Presses Universitaires de Rennes, 2001. - 167 p. - (Plurial, 9). Dans ce volume, on peut lire 19 contributions, dont les suivantes :
Hélias et les siens / édités par Jean-Luc Le Cam. - Brest : Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2001. - 256 p. - (Kreiz, 15). Dans ce volume, figurent 17 contributions, dont celles de :
F. Broudic a présenté une communication au cours de chacun de ces deux colloques. On trouvera sur cette page le texte "Parallélisme ou divergence" (sans les notes infrapaginales ni la bibliographie), présenté au colloque de Quimper.
L'évolution sociolinguistique de la Basse-Bretagne et l'évolution personnelle de P.J. Hélias par rapport à la langue bretonne
Pierre Jakez Hélias considérait la Basse-Bretagne comme "un pays à deux langues". Il est lui-même connu comme écrivain de langue bretonne et comme écrivain de langue française. De fait, nombre de ses livres ont été publiées en version bilingue, et il a présenté "Le cheval d'orgueil", ainsi que plusieurs autres ouvrages, comme ayant été "traduit du breton par l'auteur". Thierry Glon s'appuie sur ces données pour évoquer "la primauté de la langue bretonne" dans son œuvre : "c'est le français qui entre en scène mais c'est le breton qui est le monstre sacré". Francis Favereau confirme cette prééminence du breton en analysant "l'évolution du discours bretonnant chez Pierre Jakez Hélias". Hélias a incontestablement marqué la vie culturelle et intellectuelle de cette région pendant toute la seconde moitié du XXe siècle. Mais ce même demi-siècle est aussi celui de l'effondrement de la pratique du breton dans la zone même où on le parle, puisque le nombre de locuteurs a diminué de 80% entre la fin de la deuxième guerre mondiale et l'an 2000. Comment l'écrivain bigouden a-t-il vécu ces changements au niveau des usages de langue et comment ces changements se sont-ils traduits dans sa pratique personnelle ? Puisqu'il est le plus connu des écrivains bretonnants, doit-on considérer qu'il ait situé son œuvre à contre-courant de l'évolution sociolinguistique de la Basse-Bretagne ou qu'il y ait eu, au contraire, symbiose entre l'une et l'autre ? A cet égard, le rapport d'Hélias à la langue bretonne peut être analysé en deux temps :
A première vue, il faut parler de divergence entre les initiatives dans lesquelles s'implique Hélias et le mouvement social. C'est fin 1946 qu'il diffuse en effet sa première émission de radio en langue bretonne. Cette émission, dont la durée est limitée au début à une demi-heure hebdomadaire, va recueillir en peu de temps un succès considérable qui fera de Jakez Krohen – le pseudonyme qu'il utilisait - l'un des personnages les plus populaires de la région. Il en rend compte dans le chapitre III du "Quêteur de mémoire". Le moment est paradoxal. Car l'initiative que l'on prend alors d'assurer la présence du breton dans un média d'un nouveau type – à ce moment-là en phase d'expansion (bien que plus tardive chez nous qu'en Amérique du nord ou dans le reste de la France) - reçoit un accueil extraordinaire, et si on l'analyse sur longue durée, elle va incontestablement contribuer à une promotion de la langue régionale qui s'affirmera au fil du temps. On doit donc considérer cette initiative comme un temps fort, qui sera bientôt suivi de l'adoption de la loi Deixonne de 1951, autorisant pour la première fois l'enseignement officiel, quoique facultatif, des langues et dialectes locaux. Mais dans le même temps, tout montre que l'usage du breton va décliner. C'est en tout cas à ce moment-là que le clergé abandonne l'usage du breton. Le mouvement était déjà esquissé avant guerre : il va s'accentuer à partir de 1944. On peut l'observer dans l'Evêché de Vannes, puisque les documents de visite canonique fournissent des indications sur les langues qui sont utilisées pour la prédication :
A partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, l'évolution est donc très rapide en l'espace d'une vingtaine d'années. Elle contraste avec la promotion que la nouvelle émission de P.J. Hélias assure pour le breton à la radio. Mais il est vrai que la radio ne s'adresse qu'à ceux qui veulent bien l'écouter. Alors que dans le cas de la prédication, le clergé s'adressait à toute une population, tous âges, tous niveaux intellectuels et toutes classes sociales confondus. Mais pour quelles raisons le clergé opte-t-il pour le français au cours de cette période ? J'ai réalisé une enquête à ce sujet en 1991 auprès des prêtres retraités. Plusieurs réponses témoignent de la pression exercée par les fidèles sur le clergé. Selon l'abbé Rouaud, "à Grand-Champ, en 1939, la majorité préférait les sermons en breton. A Plaudren, à cette date, c'était déjà le contraire : la majorité aurait préféré le français". L'abbé Mao, qui fut recteur de Plouézoc'h, témoigne d'une perception subtile de la réalité: "les bretonnants préféraient le breton, mais le français ne leur déplaisait pas". D'après l'abbé Goarzin, "la prédication bretonne a été abandonnée en 1948 à Taulé parce que le nouveau Curé, en visitant les familles de la paroisse a constaté une immense demande de prédication en français : nous aussi nous parlons français, disait la grande majorité des Taulésiens en pensant à leurs jeunes". C'est aussi l'avis de l'abbé Plouzennec, ancien recteur de Plouigneau : "nous nous sommes trouvés devant un nombre de plus en plus grand de personnes, surtout les jeunes, qui ne comprenaient plus le breton et qui risquaient de déserter nos églises". Effectivement, les années d'après-guerre représentent ce qu'il faut bien considérer comme les années décisives pour l'évolution de la pratique sociale du breton. Il se trouve que 1946 est aussi l'année – et sans doute P.J. Hélias ne l'a-t-il jamais su – au cours de laquelle une enquête tout à fait remarquable a été menée dans 84 communes du Finistère sur la pratique sociale du breton. La sociolinguistique n'avait pas encore été inventée – elle ne le sera qu'en 1959, par Ferguson – mais le clergé a ressenti à ce moment-là le besoin de savoir ce que représentait l'usage social du breton. Je ne retiendrai ici que trois types de données.
1. L'enquête fournit tout d'abord un constat d'ordre général, selon lequel le breton est partout la langue d'usage, du moins en zone rurale. A Plougoulm ou à Landudec par exemple, "les foyers où le breton n'est pas parlé sont extrêmement rares". A Plabennec, il n'y a "aucune maison où l'on ne parle pas breton, plus ou moins". Dans la plupart des foyers, à la campagne, c'est le breton qui est d'usage courant, et peu nombreux sont de fait ceux où le français seul serait utilisé. La pratique exclusive de la langue nationale est numériquement réduite : à Trégarantec, on ne signale que 2 foyers se servant exclusivement du français, 5 ou 6 à Goulven, une vingtaine (y compris les foyers de réfugiés) à Plouvorn, mais 50% dans une commune déjà bien plus urbanisée comme Roscoff. Socialement, elle ne concerne que les instituteurs (privés aussi bien que laïques), les membres du clergé et les professions libérales (médecin, notaire, pharmacien…). Elle est géographiquement délimitée : à Plounévez-Lochrist, parler uniquement le français, "cela ne se fait qu'au bourg". A Briec, les foyers francophones sont "assez nombreux au bourg, aucun à la campagne". L'adoption du français comme langue du foyer est enfin une caractéristique des jeunes générations : à Saint-Renan, "dans les jeunes foyers, la seule langue employée est le français". L'usage du breton est également prédominant sur le plan professionnel. Dans le monde agricole, à ce moment-là, à Dinéault, "tous les fermiers parlent le breton". A Saint-Pol-de-Léon, "tous les cultivateurs parlent uniquement le breton durant leur travail et dans leurs conversations courantes". Le monde maritime aussi reste bretonnant. A Audierne, "les pêcheurs entre eux dans leurs conversations sur le quai, dans l'exercice de leur métier et la vente du poisson parlent ordinairement breton". A Tréboul comme au Gulvinec, "les marins parlent toujours breton à bord du bateau". La situation est beaucoup plus contrastée parmi les artisans et les commerçants. A Cléder, "tous les artisans usent de la langue bretonne et presque uniquement, dans leurs relations, car toute la clientèle ne parle que le breton". A Plouguerneau cependant "il arrive parfois des cas où l'on voit l'artisan répondre en français au paysan qui l'interroge en breton". L'enquêteur de Plouescat observe que "dans le commerce, il n'est plus nécessaire de connaître le breton, même pour le commerce avec les gens de la campagne, mais il est bon et prudent de connaître cette langue".
2. Des transformations pourtant sont à l'œuvre, ainsi qu'il apparaît lorsque les enquêteurs font état du comportement des jeunes filles. Au début, elles connaissent encore le breton, et s'adressent toujours en cette langue à leurs parents, par exemple. Mais à Guiclan, l'enquêteur pronostique que "si elles ont été les dernières à quitter le costume, elles devanceront les hommes dans l'abandon de la langue". En bien des endroits encore, elles s'expriment en breton "même entre elles". Pourtant, dès qu'elles sortent du cadre familial et qu'elles se retrouvent "en groupe", elles optent de plus en plus pour le français, même si leur français n'est pas toujours correct : cela fait "plus distingué", c'est "à la mode", cela ne fait pas "arriéré". Elles "font semblant parfois d'ignorer le breton". Plusieurs facteurs renforcent leur tendance à adopter le français : la poursuite des études, les rencontres dominicales à l'issue de la messe ou à l'occasion des pardons, l'attraction festive des loisirs urbains, l'adhésion à la JACF : "je ne sais pas pourquoi, mais lorsqu'on entend une jeune fille de la campagne parler français, on peut dire sans se tromper : c'en est une de la JAC". De la part des jeunes gens, s'adresser en français à une jeune fille est considéré comme "plus galant". L'entourage n'apprécie pas toujours : les jeunes filles, dit-on, sont "entichées de français"; elles se donnent "du genre"; leur comportement est jugé "maniéré". Elles manquent de réserve et de pudeur : les jeunes gens "rougiraient" de se comporter de la même manière. Mais si elles le font, c'est aussi parce que le faisant, elles "se croient plus dessalées"…
3. Il n'est pas surprenant dès lors que des changements interviennent à ce moment en ce qui concerne la langue dans laquelle sont élevés les enfants. Un peu partout, vers 1946, la nouveauté consiste à s'adresser à eux en français. On signale encore quelques communes, comme Beuzec-Cap-Sizun, où "dans de nombreux foyers, les parents parlent uniquement le breton à leurs enfants, ceux-ci arrivant à l'école ne sachant s'exprimer qu'en breton". Mais le nombre de ceux qui choisissent désormais d'élever leurs enfants en français "va en augmentant. Imitant quelques foyers du bourg, quelques-uns de la campagne se lancent dans cette voie". Le mouvement est amorcé depuis quelques années déjà dans des localités comme Cléder, Plouzané ou Ouessant. Il va s'accélérer. Car il est désormais "très mal noté de s'adresser en breton aux enfants" (Guipavas); c'est au contraire "le grand chic" de les élever en français (Saint-Pol-de-Léon). A Plouénan, "même les grands-parents essaient de parler français à leurs petits-enfants". Les parents n'hésitent pas à choisir le français, "bien que la plupart d'entre eux sachent le breton dix fois mieux". L'usage du breton perdure pour la société adulte, conduisant à des situations de diglossie : à Goulven, "les parents s'adressent en breton à leurs enfants et ceux-ci répondent en français". Les historiens confirment les observations collectées en 1946 : selon Louis Elegoet, tous les enfants avaient le breton pour langue maternelle à Saint-Méen en 1946; dès 1952, ce n'est plus le cas que d'un sur dix. Comme le breton reste cependant la langue dominante et qu'on continue à le parler "devant les enfants", ceux-ci "réussissent très vite" à l'apprendre en l'entendant parler par leurs parents, ou par le voisinage. Pendant quelque temps, c'est même… à l'école que ceux qui ont été élevés en français apprennent quelquefois le breton, au contact de leurs camarades bretonnants plus nombreux. C'est cependant la tendance inverse qui va rapidement s'imposer : ceux qui sont élevés en breton ne le parlent plus dès qu'ils commencent à fréquenter l'école.
Revenons à P.J. Hélias. Comment justifie-t-il, dans ce contexte qu'il ne peut alors connaître qu'intuitivement, les émissions de la radio en breton dont il prend la charge en 1946 ? Ces émissions, écrit-il dans "Le quêteur de mémoire", "outre leur intérêt de reconnaissance culturelle qui devait s'affirmer par la suite, étaient destinées en priorité aux bretonnants d'un certain âge qui éprouvaient encore quelques difficultés à suivre les programmes en français ou même qui n'avaient qu'une connaissance très sommaire de cette langue" (p. 143). Hélias est donc en phase sur ce dernier point avec les membres du clergé : si l'on en croit une réflexion de l'abbé J.F. Falc'hun, c'est lorsque les derniers monolingues bretonnants ont disparu après 1945 que le mouvement de bascule s'est produit en faveur de la prédication en français. Mgr Favé ajoutait les précisions suivantes : "les anciens, ne sachant pas le français, préféraient les prédications en breton, les premiers temps. Plus tard, subitement après la guerre 40-45, il y avait de moins en moins de ces anciens; et beaucoup qui étaient bretonnants dans la vie quotidienne préféraient les prédications en français; ils avaient appris le catéchisme en français, et le français était plus valorisant pour émigrer; parler breton n'était plus à la mode". Mais alors que le clergé dans sa presque totalité a abandonné l'usage du breton, la radio, puis la télévision ont continué à diffuser des programmes en breton. Et c'est ce qui explique qu'elles aient fonctionné par la suite (pour partie tout au moins) – selon l'expression d'Hélias – comme facteur de "reconnaissance culturelle". Nous avions l'impression d'une divergence entre Hélias et mouvement social. En réalité, il ne se méprend pas sur ce que représente l'usage social de la langue aux lendemains de la guerre. Dans "Le quêteur de mémoire", P.J. Hélias expose de manière très explicite la genèse de sa vocation d'écrivain. "J'ai souvent été tenté d'écrire autre chose que ce que j'ai écrit. J'ai résisté à la tentation" (p. 335). Trois facteurs paraissent avoir été déterminants, et le premier plus que les deux autres :
A chaque fois, s'il écrit, c'est "par nécessité" (p. 335). "Je me suis vu contraint et forcé, non sans plaisir je l'avoue, d'écrire des pièces sur mesure"… (p. 336). "Le répertoire manquait toujours. Ainsi pris au piège…" (p. 336). Et puisqu'il écrit, il commence à publier : des brochures d'abord, puis de "vrais" livres. Mais il n'est pas si facile, en réalité, d'analyser la production écrite de P.J. Hélias du point de vue de la langue utilisée. Si l'on place l'ensemble des ouvrages publiés par P.J. Hélias sur un tableau synoptique , on peut tout d'abord observer que sur un total de 67 titres figurant à son actif,
Hélias pourrait donc avoir publié une vingtaine de titres en français uniquement (soit 30% de sa production). Mais en dehors de la série des "Jakez Krohen", il ne semble pas qu'il existe de titre en breton pour lequel il n'y aurait pas de version correspondante en français. On peut formuler un certain nombre d'observations complémentaires sur ce point en tenant compte de la chronologie, mais aussi des genres qu'aborde l'écrivain :
Comment peut-on interpréter l'ensemble de ces données ? Pour ce qui est de la langue dans laquelle écrit P.J. Hélias, on peut distinguer trois périodes d'une durée sensiblement équivalente, s'étendant à chaque fois sur une quinzaine d'années environ :
Nous pouvons désormais situer l'attitude d'Hélias à l'égard de la langue bretonne dans le cadre de l'évolution sociolinguistique générale de la Basse-Bretagne durant les mêmes périodes. Si l'on se reporte aux estimations publiées par Francis Gourvil dans son "Que sais-je ?" en 1952, les 3/4 de la population de la Basse-Bretagne savent toujours le breton à ce moment : il estimait alors à 1 100 000 le nombre total de ceux qui étaient à même de s'exprimer en breton, même si 300 000 d'entre eux avaient déjà pris l'habitude de s'exprimer de préférence en français. Le nombre de ceux qui parlent de préférence le breton s'élève à 700 000 personnes, auxquelles il faut encore ajouter un groupe non négligeable de 100 000 personnes ignorant le français. Selon Gourvil, le total de ceux qui ne savent pas le breton se monte à 400 000 individus. Un demi-siècle plus tard, la situation de la Basse-Bretagne s'est considérablement transformée du point de vue sociolinguistique. Selon le sondage F. Broudic / TMO-Ouest réalisé peu avant l'an 2000, le pourcentage de ceux qui sont à même de s'exprimer en breton est tombé au-dessous des 20%, puisqu'il n'est plus que de 16% de la population totale de la zone concernée. En nombre, les bretonnants représentent alors une population de 240 000 personnes : ce qui veut dire aussi que 1 250 000 autres personnes résidant en Basse-Bretagne ne le savent pas. Le chiffre de ceux qui reconnaissent s'exprimer "tous les jours" en breton ne dépasse pas 70 000 personnes. Par ailleurs, les 2/3 des bretonnants sont âgés de 60 ans et davantage au moment de l'enquête, et l'on dénombre moins de 15 000 locuteurs parmi les moins de 40 ans. Il faut savoir enfin que la grande majorité des bretonnants réside désormais dans des secteurs à faible vitalité démographique et économique. Du début des années 50 à la fin des années 90, la pratique du breton a donc subi une régression dramatique. En m'appuyant sur diverses enquêtes intermédiaires, j'ai pu dater précisément des années 70 celles où se produit le basculement au niveau des usages de langues. Pour notre propos, cette décennie est déterminante sur plusieurs plans :
On ne peut qu'être frappé d'une telle concomitance. Il est vrai que les ruptures de mai 68 sont proches. En tout cas, Hélias lui-même est très conscient des mutations qui se produisent sur le plan sociolinguistique. Le breton est pour lui quelque chose de concret : c'est sa langue première, celle de son enfance et de sa jeunesse, celle dans laquelle il s'est exprimé à la radio et celle qui exprime la culture bretonne dont il est imprégné. "Ar brezoneg eo ma bro / le Breton est ma patrie" : il transcrit fortement son rapport personnel à la langue dans la suite de poèmes "Brezoneger ma 'z on / Bretonnant que je suis". Mais quelques pages auparavant, figure aussi "Kanenn Dolly Pentreath / La chanson de Dolly Pentraeth", dont il précise qu'elle a été la dernière femme à parler le cornique au XVIIIe siècle. Le dernier chapitre du "Cheval d'orgueil" évoquait déjà le devenir incertain du breton, et c'est le pronostic réservé que formulait l'auteur sur ce point qui fut à l'origine de bien des critiques et des polémiques . Dans "Le quêteur de mémoire", Hélias revient à plusieurs reprises sur le sujet. Son approche se veut réaliste, voire désespérée. Il n'ignore pas "ces revendications sur tous les tons, ces pétitions, ces rapports, ces projets de loi successifs, ces interventions parlementaires, ces appels européens qui ont jalonné les dernières décennies", pour lesquels il s'est lui-même impliqué à l'occasion . Mais il tend à les considérer comme "autant de barouds d'honneur" (p. 337). Que le français en vienne à s'imposer lui paraît en quelque sorte inéluctable :
Or, ici intervient un autre élément, qui ne se rapporte plus à l'usage social de la langue, mais à ce qu'elle représente pour ses locuteurs. Pour la plupart d'entre eux en effet, le breton reste la langue de la proximité, qui ne se lit pas et ne s'écrit pas, ce que Le Dû et Le Berre ont proposé de considérer comme un "badume" : le badume est un parler familier, identitaire, lié à une société paysanne désormais en voie de disparition, que l'on utilise dans la cadre de l'intimité (voisinage, maisonnée, classe d'âge…), mais qu'on n'emploie pas pour les besoins de communication qui s'étendent au-delà du canton. Bernard Poche n'est pas très éloigné de cette définition quand il applique la notion de "langue-langage" à la langue "comme mode de l'expression courante d'un ensemble de personnes" : c'est la langue "parlée dans la vie de tous les jours par un groupe de personnes que l'on peut circonscrire approximativement dans l'espace". Quand Le Dû-Le Berre oppose le badume à la "norme", B. Poche oppose la langue-langage à la "langue-code". Pour les premiers, la norme est "un système linguistique dans lequel le lexique et la grammaire sont formalisés dans des règles" qui s'imposent ou que l'on voudrait imposer institutionnellement à tous. Pour le second, la langue-code se définit comme un "instrument de communication utilitaire à forme et à contenu restreints". Autrement dit, il n'y a de norme ou de code que pour ceux qui veulent bien ou qui peuvent les considérer comme tels. Dans le cas du breton, cette norme ou cette langue-code ne s'impose pas à l'ensemble des locuteurs. Ecrire et publier en breton suppose nécessairement de s'adresser au seul public qui soit capable de reconnaître la norme comme telle et de se l'approprier. Or, si 180 000 personnes au total (soit les 3/4 des locuteurs) admettent, selon le sondage F. Broudic / TMO-Ouest de 1997, qu'elles sont capables de lire le breton, il n'y en a en réalité que 20 000 (soit moins de 10% des locuteurs) qui déclarent être capables de le lire et de l'écrire aisément. Selon les éditeurs spécialisés, le marché est encore plus étroit, et les tirages de livres ou de périodiques en breton se limitent aujourd'hui à quelques centaines d'exemplaires, tout au plus quelques milliers. C'est dire que l'on n'a plus strictement besoin du breton pour entrer en communication avec qui que ce soit, ni pour s'informer, se distraire ou se cultiver. C'est bien évidemment toujours possible par l'intermédiaire du breton – et cela peut procurer un réel plaisir comme cela peut représenter un choix - mais ce n'est plus indispensable. En une formulation sans doute excessive, on pourrait dès lors considérer qu'il n'y a plus pour Hélias (et pour les autres) qu'un public restreint comme écrivain de langue bretonne, alors qu'il en a un, bien plus large, comme écrivain de langue française. Il suffit de comparer le tirage du "Cheval d'orgueil" à celui de "Marh al lorh" : plus d'un million d'exemplaires pour l'un, quelques centaines pour l'autre. Il n'est en outre pas dans le pouvoir d'un écrivain, fut-il Pierre Jakez Hélias, ni même de toute une école littéraire, de s'opposer à la régression continue de la pratique d'une langue ni de surmonter seul la dichotomie entre badume et norme ou entre langue-langage et langue-code, et c'est ce qui permet, me semble-t-il, de comprendre la variation dans le temps de la relation de Hélias à l'écriture, et par-delà à la langue dans laquelle il écrit. Hélias est avant tout un écrivain, et il en a largement conscience: dans ses notes manuscrites, l'une de ses fiches a pour titre "ar skrivagner ma 'z on / l'écrivain que je suis". Il est écrivain de langue bretonne assurément. Mais il revendique aussi sa qualité d'intellecturel français à part entière, se faisant par exemple "le défenseur de Samuel Becket et de quelques autres qui en avaient besoin, même à Paris" ("Le quêteur de mémoire", p. 335). Le fait qu'une vingtaine de ses livres n'ait été publiée qu'en français, et surtout après 1975, le confirme par ailleurs. Il y a donc bien un parallélisme entre l'évolution personnelle d'Hélias et l'évolution sociolinguistique d'ensemble de la Basse-Bretagne. P.J. Hélias ne serait sans doute jamais devenu l'écrivain de langue bretonne qu'il a été si on ne lui avait pas demandé un jour d'assurer des émissions en breton à la radio. Il a été – de toute façon - un écrivain breton de langue française. |
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© Fañch Broudic 2002 - 2009 |
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La photo : "Spered ar mor" : bateau traditionnel construit par le lycée maritime du Guilvinec (Finistère).
Quelques études sur l'usage du breton