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"Brug" : une revue libertaire de langue bretonne au début du 20e siècle

Qui était Emile Masson ?

E. Masson est né à Brest en 1869. Il est mort à Paris en 1923. L'année 2003 a été celle du 80e anniversaire de sa mort. La Ville de Pontivy avait choisi de faire de cette année 2003 une "Année Emile Masson", en mettant en avant "le prophète et le rebelle". Cette année s'est ensuite prolongée par diverses manifestations à Nantes, Rennes et Brest.

Enseignant à Pontivy, il fut, discrètement, l'un des Bretons qui ont le plus compté de son temps. Il a été en relation, suivant les époques, avec :

- les écrivains et les intellectuels les plus célèbres : Charles Péguy, Romain Rolland, André Spire, Marcel Martinet, Jean-Richard Bloch…
- les anarchistes les plus connus : Kropotkine, Jean Grave, Gustave Hervé…
- les syndicalistes de la CGT : P. Monatte à Paris, François Le Levé à Lorient…
- les écrivains bretons : Anatole Le Braz, Joz le Braz, Y. Berthou, F. Vallée, l'abbé Le Goff…
- les militants "républicains" bretons, comme Yves Le Febvre
- des artistes comme Jean-Julien Lemordant.

Son œuvre est aujourd'hui mal connue, mais il a publié plusieurs ouvrages :

- "Yves Madec, professeur de collège", en 1905
- "Les rebelles", en 1908
- "Antée, les Bretons et le socialisme", en 1912
- "Les hommes illustres et leurs paroles inouïes", en 1919
- "L'Utopie des îles bienheureuses dans le Pacifique", en 1921.

Il a par ailleurs traduit de nombreux livres du visionnaire écossais Thomas Carlyle en français.

Il est enfin celui qui s'est occupé de la publication de la revue "Brug" en 1913-1914 : c'est la seule revue d'inspiration libertaire qui ait jamais été publiée en langue bretonne.

MassonColloque 

A Pontivy, l'année E. Masson a notamment été marquée par :

- une exposition présentant la vie et l'œuvre d'Emile Masson
- le spectacle "Roses du mois noir" : il s'agissait d'une création de Yann-Fañch Kemener et Aldo Ripoche, à partir de textes d'Emile Masson
- un colloque international, organisé par les biographes de Masson : Marielle et J.Didier Giraud. Il s'est déroulé sur deux jours, les 26 et 27 septembre 2003, sur le thème "Emile Masson prophète et rebelle".
 

 

MassonPhoto2Une vingtaine de communications a été présentée lors de ce colloque par des universitaires et des chercheurs français et étrangers, dont celles de :

- Sharif Gemie (Université de Glamorgan, Pays de Galles) : La République en Bretagne au temps d'Emile Masson
- Francis Mc Collum Feeley (Université Stendhal, Grenoble) : Les instituteurs syndicalistes révolutionnaires
- Liu Xiaojun (Université de Shandong, Chine - ci-contre en compagnie du chanteur Y.F. Kemener) : Masson et la pensée de Confucius
- Marie-Brunette Spire (CNRS) : André Spire et Emile Masson
- Roger Dadoun (Université de Paris 7, psychanalyste) : Masson, Péguy, Rolland
- Michel Denis : Comment être Breton sous la IIIe République ?

Fañch Broudic a présenté pour sa part une communication sur la revue "Brug", dont on trouvera le texte sur cette page (mais sans l'appareil de notations et références qui accompagne la version papier).

Sous le titre : "Eun dra bennag a zo da jeñch er bed", les éditions "Brud Nevez" ont par ailleurs publié une réédition de l'ouvrage en langue bretonne qu'il avait consacré à "Brug" en 1983.

Les Presses Universitaires de Rennes ont publié les actes du colloque Emile Masson.

 

Emile Masson, prophète et rebelle

Emile Masson, prophète et rebelle / sous la direction de J.-Didier et Marielle Giraud. Préface d'Edmond Hervé. - Presses Universitaires de Rennes, 2005. - 349 p.

Les actes du colloque Emile MassonC'est sous ce titre que viennent de paraître les Actes du colloque international que la Ville de Pontivy avait consacré en septemrbe 2003 à Emile Masson (1869-1923). Bien que son œuvre soit actuellement presqu'introuvable, Emile Masson intéresse beaucoup.

Son nom reste attaché à celui de la revue en langue bretonne Brug. Mais bien d'autres facettes restent à découvrir chez cet homme hors du commun, écrivain, romancier, pamphlétaire, épistolier.

Entre la Bretagne, Paris et l'Angleterre, E. Masson a vécu l'effervescence de l'affaire Dreyfus et le mouvement des Universités Popuilaires. Il s'est forgé une pensée originale, résolument révolutionnaire, nourrie d'une vaste culture philosophique, littéraire et humaine, marquée par l'influence des grands anarchistes, mais aussi de Tolstoï, Carlyle… Il fut l'ami des personnalités marquantes

- de la contestation sociale des années 1900 : Charles Péguy, Gustave Hervé, Jean Grave…
- du syndicalisme révolutionnaire : Pierre Monatte, Alfred Rossmer…
- des écrivains et artistes novateurs : André Spire, Jean-Julien Lemordant, Romain Rolland, Jean-Richard Bloch…

Un total de 22 contributions propose dans ce livre diverses approches de l'œuvre et de la pensée d'Emile Masson. On y remarque la signature des philosophes Roger Dadoun et René Schérer et d'universitaires américains, britanniques, chinois, japonais, allemands, italiens et français.

Fañch Broudic étudie les thèses de "Brug", la revue libertaire en langue bretonne éditée par Emile Masson à la veille de la première guerre mondiale.

L'ouvrage bénéficie d'une belle mise en page. Tous ceux qui veulent en savoir un peu plus sur E. Masson devraient être intéressés.

 

L'indispensable petit Masson illustré

GIRAUD (Marielle et J.-Didier). - Emile Masson, un professeur de liberté / Préface de Michel Denis. - Ville de Pontivy, 2004. -[88] p., ill.

Le petit Emile Masson illustréLa Ville de Pontivy avait pris l'initiative d'organiser en 2003, avec le concours actif de J.-Didier et Marielle Giraud, une année Emile Masson, à l'occasion du 80e anniversaire de sa mort. En même temps qu'un colloque international, une exposition avait été également mise en place, qui a circulé ensuite dans les principales villes de Bretagne.

Ce sont les textes et les documents figurant sur les panneaux de cette exposition que l'on retrouve dans ce livre, édité également par la Ville de Pontivy. Les panneaux étaient sans doute d'une densité excessive, qui n'en facilitait pas la lecture. Le livre est beaucoup plus lisible, bénéficiant d'une mise en page de très belle qualité et de ce fait extrêmement séduisante. C'est désormais la possibilité pour tout un chacun de faire connaissance avec un Breton méconnu, mais aux multiples facettes, un homme de gauche authentique.

Emile Masson, qui naquit à Brest en 1869, fut pendant une vingtaine d'années professeur au lycée de Pontivy. Il fut dreyfusard, libertaire et rebelle. Il fut pacifiste pendant la première guerre mondiale. Il a été un écrivain utopiste. Il voulait vivre extraordinairement la vie la plus ordinaire. Il a côtoyé tous ceux qui ont compté dans la vie intellectuelle et sociale du début du XXe siècle, de Charles Péguy à Romain Rolland, de Louise Michel à Jean Grave et Kropotkine. C'est aussi lui qui a publié "Brug" en 1913-1914, une petite revue en langue bretonne qui se fixait pour objectif de convertir les paysans bretons à la cause du socialisme.

Deux chapitres du livre des Giraud présentent les convictions d'Emile Masson concernant la langue bretonne et l'action qu'il avait entreprise avec "Brug". Mais c'est toute la personnalité et l'ensemble de l'œuvre d'Emile Masson que l'on peut ici découvrir en moins de cent pages d'une synthèse pertinente. Il est juste dommage qu'il n'y ait pas un index avec une présentation en 2 ou 3 lignes de tous les noms cités.

Cet indispensable "petit Masson illustré" sera diffusé en librairie dans quelques semaines. En attendant il est possible de s'adresser aux auteurs par l'intermédiaire de la Ville de Pontivy.

 

 

Les thèses de "Brug" : une revue libertaire en langue bretonne à la veille de la première guerre mondiale

Le texte qui suit est celui de la communication de Fañch Broudic au colloque de Pontivy, disponible en version papier dans les Actes référencés ci-dessus, parus aux Presses Universitaires de Rennes.

Dans toute l’œuvre d’Émile Masson, la revue "Brug" apparaît d'une certaine manière comme un concentré de sa pensée et de son action. Elle est sans aucun doute le résultat du travail le plus intense qui l'ait motivé et probablement la réalisation la plus originale et la plus résolue qu’il ait menée. Si l’année 2003 est celle du 80e anniversaire de sa mort, c’est aussi celle du 90e anniversaire de la parution de la revue "Brug".

Le premier numéro paraît en effet en janvier 1913. Le dernier, soit le numéro 19, date de juillet 1914. Le numéro 20 qu’avait préparé Émile Masson ne sera jamais publié, puisque la déclaration de guerre du 3 août entre l'Allemagne et la France marque le début du premier conflit mondial.

Mais qu’est-ce que "Brug" ? "Brug", c’est en premier lieu un terme de langue bretonne, qui signifie "Bruyère", ce dernier mot figurant d’ailleurs en sous-titre à la une de la revue, sans doute pour caractériser et afficher explicitement son bilinguisme. Émile Masson a opté pour ce titre qu’il prétend "inoffensif et rustique", alors que son objectif affiché par ailleurs est de gagner la paysannerie bretonne aux idées socialistes et révolutionnaires :

"Brug n’a aucun caractère de violence révolutionnaire. Il ne contient aucune polémique, aucune attaque antireligieuse ou antipolitique. Il offre des danses populaires en la langue du pays ; et puis quelques courtes, simples réflexions en la langue du pays sur les événements et les aspects de la vie ouvrière et paysanne. Brug doit arriver à être lu des paysans, qui ne lisent rien. Le paysan breton doit d'abord apprendre à lire : il ignore qu'il est esclave, et seules des pages en sa langue, où sa vie simple se reflète, lui seront accessibles, l'engageront à lire, lui révèleront qu'il doit s'affranchir, qu'il le peut ".

 

Présentation de la revue

"Brug" ressemble plus à un petit bulletin qu'à une revue. C'est un mensuel de petit format puisqu’il ne fait que 23 x 14,5 cm, et de faible pagination puisqu’il ne compte que 8 pages. Au début, le tirage est peu élevé (500 exemplaires), mais il s’élève progressivement pour atteindre 2 200 exemplaires à la veille de la guerre . Il faut comparer ces chiffres aux 7 000 exemplaires de "Feiz ha Breiz ", un mensuel catholique également rédigé en breton, ou aux 3 000 exemplaires de "Dihunamb ", une autre revue d'inspiration catholique en breton vannetais diffusée dans le Morbihan.

Il faut savoir par ailleurs que la presse socialiste ou anarchiste ou tout simplement d'inspiration "républicaine" (d'expression française) est très peu diffusée à cette date en Bretagne : dans le Morbihan, "Le Prolétaire breton" tire à 1 000 exemplaires, et à Brest, "Le Finistère syndicaliste" sort à 2 000 exemplaires. Comme le note un militant,

"ce qui frappe le plus un étranger nouveau venu à Lorient, et dans le Morbihan, c'est tout d'abord l'indigence de la presse locale en général, puis l'infériorité manifeste de la presse républicaine […]. Notre quotidien L'Humanité se vend ici à un chiffre ridicule d'exemplaires […]. L'organe laïque, indépendant, prêt à la lutte contre toutes les iniquités, sur le simple terrain républicain, est encore à trouver ".

Chaque numéro de "Brug" se présente de manière identique. La une est généralement constituée d'un dessin du peintre Jean-Julien Lemordant. Le sommaire comprend un article en français, sur une à deux pages, tous les autres articles étant rédigés en langue bretonne. En un an et demi, il paraît ainsi 93 pages de breton dans "Brug", ce qui représente les 2/3 de la pagination hors illustration.

 

Les motivations d'Emile Masson

Pourquoi Émile Masson entreprend-il de publier ainsi en 1913 une revue bilingue, rédigée essentiellement en breton ? En réalité, c'est dès l'année précédente qu'il se lance dans ce que J. Y. Guiomar présente comme "un militantisme breton intense". C'est effectivement en 1912 qu'il publie sous le titre de "Antée" ses réflexions sur "Les Bretons et le socialisme", d'abord sous la forme d'une série d'articles dans "Le Rappel du Morbihan", puis sous forme d'une brochure tirée à 500 exemplaires. C'est la même année qu'il fait paraître ses premières publications en breton : il s'agit de traductions, l’une en dialecte vannetais, l’autre en trégorrois, d'une brochure révolutionnaire d’Élisée Reclus intitulée "A mon frère paysan".

Les motivations de Masson sont de deux ordres.

Son premier objectif est politique : il cherche à répandre les idées socialistes et révolutionnaires au sein de la paysannerie au sein de la paysannerie de Basse-Bretagne. Il est vrai que la Bretagne apparaît à ce moment comme "un peuple de paysans" : près des trois-quarts des habitants des Côtes-du-Nord ainsi que six Finistériens et six Morbihannais sur dix sont des paysans, alors que la moyenne française est de moins d'un sur deux. La démarche de Masson témoigne bien de ses convictions personnelles : c’est aussi une démarche originale dans la mesure où les organisations socialistes ou libertaires d’une part, les organisations syndicales d’autre part, ne s’adressent habituellement qu’à la classe ouvrière. Émile Masson est convaincu pour sa part que la révolution ne pourra jamais aboutir sans l'adhésion de la paysannerie, ou à tout le moins tant que la classe paysanne n'y est pas favorable : la propagande libertaire, écrit-il,

"devrait viser d'abord la classe paysanne […]. Car le travailleur de la terre est le producteur suprême. Il constitue partout l'immense majorité prolétarienne…".

Il reproche d’ailleurs aux militants socialistes et révolutionnaires d’avoir négligé jusque-là tout contact avec la paysannerie dans une région réputée pour être un bastion conservateur.

Certes une forme de syndicalisme paysan avait commencé à se structurer dès 1906 sous l'égide de l'Office Central des Associations Agricoles de Landerneau, mais Suzanne Berger souligne d'une part "le rôle prédominant de l'aristocratie" dans cette initiative, et d'autre part le fait que

"l'organisation corporative des campagnes françaises eut pour origine le désir des élites conservatrices de contrôler les contacts entre la paysannerie d'une part, l'Etat et les villes de l'autre, et de préserver l'ordre social ".

Il est vrai par ailleurs que le socialisme commence à percer dans les villes de Bretagne, puisque Brest élit son premier maire socialiste en 1904 et son premier député socialiste en 1910. Mais comme l’observe André Siegfried dès 1913,

"tout ou presque ce qui est ouvrier à Brest est socialiste, rien de ce qui est rural ne subit l’action révolutionnaire".

Il est un deuxième constat sur lequel s'appuie Émile Masson et dont on peut dire, d'une certaine manière, qu'il anticipe tant les travaux de sociolinguistique qui ne paraîtront qu'un demi-siècle plus tard, que les préconisations de glottopolitique qui sont désormais un peu partout à l'ordre du jour. Il considère en effet comme "un fait important" que "la langue maternelle n’est pas toujours identique à la langue officielle ", ajoutant :

"Ici en Bretagne (pourquoi s’obstine-t-on à l’ignorer ?) la langue française n’est pas la langue maternelle des petits Bretons ; la langue française est une langue étrangère […]".

 

Le contexte sociolinguistique

Le propos ne paraîtrait-il pas exagéré ? Masson n'est pourtant pas le seul à formuler un tel constat : un guide touristique croit devoir donner au début du 20e siècle un conseil à ceux qui s'aventurent à visiter le Morbihan : "Si, dans une ville ou dans le cours d'une excursion, vous avez besoin d'un renseignement, évitez d'interroger les paysans qui souvent ne parlent que le "bas breton" sans comprendre un mot de français".

En 1902, au moment de l'interdiction du breton pour la prédication à l'initiative du Président du Conseil, Émile Combes, les recteurs expliquent que "toutes les instructions se font en breton, aucune autre langue ne serait comprise ". Le curé de Scaër assure que "l'on trouverait assez difficilement une vingtaine de personnes sur une population de 7 000 habitants à pouvoir suivre une instruction en français". Concernant les enfants, un autre écrit que "le breton étant la langue dominante, et de beaucoup, dans la paroisse, chez eux et dans leurs jeux, la plupart du temps, ils ne parlent que breton".

Les représentants locaux de l'Etat eux-mêmes reconnaissent que la Basse-Bretagne s'exprime alors essentiellement en breton. Le Sous-Préfet de Pontivy admet ainsi à propos des communes de Gourin, Pluméliau, Melrand qu'il "est exact en effet que la population bretonne, en majeure partie, ne comprend pas le français". Le Préfet du Morbihan se veut plus nuancé :

"je ne conteste nullement que tous les habitants de la partie bretonne savent le breton ; je ne conteste pas davantage que beaucoup d'entre eux ne savent pas le français. J'affirme simplement que beaucoup d'entre eux savent le breton et le français…"

D'un point de vue sociolinguistique, la situation de la Basse-Bretagne au début du 20e siècle se caractérise en fait :

- par une forte présence du français dans les agglomérations urbaines (même si une proportion non négligeable de la population y fait également usage du breton),
- et surtout par une pratique du breton massive et généralisée dans les zones rurales : la grande majorité de la population, en dehors des villes, ne s'exprime usuellement qu'en cette langue et ceux même qui savent le français ne peuvent l'utiliser dans leurs rapports avec les gens qui l'ignorent.

De fait, les trois-quarts de la population de la Basse-Bretagne ne s'expriment habituellement qu'en breton. Depuis l’instauration de l’enseignement primaire obligatoire dans les années 1880, le pourcentage de monolingues de langue bretonne a diminué, mais reste important : de 85 % à la fin du Second Empire, il passe à 50 % des habitants de la Basse-Bretagne à la veille de la guerre de 14. Dans un tel contexte, il n'est pas surprenant qu'Émile Masson en vienne à considérer que le français n’est pas la langue des Bretons. Il en conclut qu’il faut s’adresser à eux dans leur langue spécifique.

C’est ce que font déjà un certain nombre de périodiques bilingues et même une dizaine de revues qui sont rédigées entièrement en breton. Certes, les quotidiens que sont "La Dépêche de Brest" et "L’Ouest-Eclair" ainsi que la plus grande partie des hebdomadaires qui sont diffusés en Basse-Bretagne sont rédigés en français. Mais il en est parmi ces derniers qui sont bilingues (avec une présence variable, plus ou moins forte ou plus ou moins symbolique, du breton). Et la presse de langue bretonne n’est pas quantité négligeable : certains mensuels en breton, on l'a vu, diffusent à 3 000, voire 7 000 exemplaires. Or la dizaine de périodiques entièrement en langue bretonne qui sont publiés à cette date sont tous d’obédience catholique ou contrôlés par le clergé, et donc conservateurs. Et c’est cela qui effraie à proprement parler Émile Masson : "Les camarades croient-ils que c'est pour eux que ces abbés travaillent ? ".

 

Débats et polémiques : les arguments d'Emile Masson

À partir de ces constats, Émile Masson décide de concilier une démarche politique claire en faveur du socialisme et de la révolution avec la prise en compte de la réalité d’ordre sociolinguistique qu’il observe autour de lui depuis Pontivy, à savoir la pratique généralisée de la langue bretonne sur le territoire de la Basse-Bretagne.

Tout ceci ne va pas sans débats ni même sans polémiques, dans la presse socialiste ou même dans un journal à fortes convictions républicaines comme "La Pensée Bretonne" d’Yves Le Febvre. Ce dernier, par exemple, estimait à propos du breton que

"sa disparition progressive, naturelle, incontestable [lui] semble devoir être totale assez prochainement ".

Dans "Le Rappel du Morbihan", un certain Jopig reconnaît que

"pour émanciper nos frères paysans, il nous suffira de nous faire comprendre d'eux et c'est à cela seulement que peut nous servir la langue bretonne ; […] mais que l'on ne compte pas sur nous pour essayer de travailler à la renaissance de la langue ! ".

Émile Masson réfute énergiquement un tel argumentaire : que ce soit dans "Brug", dans d’autres journaux comme "Les Temps Nouveaux" ou "Le Rappel du Morbihan", ou encore dans des textes comme "Antée", il développe ses thèses sur la langue bretonne en quatre points :

1) première thèse : puisqu’il y a plus d’un million de locuteurs en Basse-Bretagne à s'exprimer habituellement en breton, la question linguistique devient primordiale à ses yeux :
"Contre vous, j’estime que la question de la langue bretonne est en Bretagne, la plus importante de toutes (…) J’estime qu’il est aussi criminel de laisser mourir une langue que de laisser mourir un être humain ".
 
2) deuxième thèse : la langue bretonne en elle-même n’est pas celle de la conservation ou de la réaction, et Masson s'indigne :
"Une langue qui soit d’un parti ! Une langue qui soit réactionnaire ! . Avec le breton, on peut faire un cantique ou une traduction de l’Internationale : la langue ne sera responsable de rien. Pour moi, elle peut être le porte-voix de mes idées avancées ; pour M. Ie Recteur de ses idées pieuses [...] ".
 
3) troisième point : la thèse de l'autogestion appliquée à la question linguistique. Pour Masson, c’est aux Bretons eux-mêmes de décider de ce qu’ils veulent faire de leur langue :
"Il n’appartient pas à l’étranger, sous quelque prétexte que ce soit, il n’appartient pas à l’étranger à moins d’être un tyran exécrable, hors la loi des consciences, d’imposer sa langue à un peuple loyal en lui interdisant l’usage de la sienne propre, et en le privant ainsi de ses ressources naturelles pour se former un jugement libre et éclairé ".
 
4) quatrième élément : ce n’est pas parce que le breton se trouve – disait déjà Masson à l’époque ! - dans un état critique, qu’il faut le laisser tomber :
"Je crois que, pour misérable et moribonde que soit actuellement la langue bretonne, rien n’autorise le désespoir à l’égard d’elle [...] Contre vous, je conclus qu’[...] il faut non pas tuer cette langue, mais la cultiver ".

 

La conviction d’Émile Masson dès lors est faite : il n’y a aucune raison que le breton ne puisse pas servir à propager les idées socialistes et révolutionnaires. Il rédige article sur article et apostrophe ses camarades :

"Ne sauriez-vous concevoir qu’il y ait place à une œuvre sérieuse de propagande bretonnante d’éducation populaire s’adressant au plus fort tiers de la population globale du pays ? "

C’est sur la base de ce raisonnement qu’Émile Masson entreprend en 1912 de faire traduire en breton les brochures révolutionnaires d’Élisée Réclus, puis à compter de janvier 1913, de publier la revue "Brug". Pour la réalisation de ces objectifs, Masson n'est pourtant pas aussi esseulé qu'on pourrait le croire. Il n'est assurément pas en mesure de mener seul à bien un tel projet de publication en langue bretonne, pour une raison toute simple : c'est que le Brestois d'origine qu'il est, s'il avait entendu parler breton dans sa famille et dans son quartier de Recouvrance et s'il est foncièrement convaincu de la nécessité de s'adresser aux paysans de Basse-Bretagne dans leur langue spécifique, n'est pas lui-même bretonnant. Il reconnaît n'avoir pas la compétence linguistique nécessaire dans un article des "Temps Nouveaux" :

"Pour ma part, je l’avoue, Léonais authentique, fils de Cornouaillais, et petit-fils de Trégorrois, qui négligèrent de m’enseigner la langue de leurs villages, je me suis revanché en apprenant le vannetais".

Ce n'est véritablement qu'une fois installé à Pontivy qu'Émile Masson a en effet découvert la question de la langue bretonne et qu'il en a entrepris l'étude avec l'aide des "chambriers " de son lycée, auxquels il enseignait le français et l'anglais, et auxquels il demandait de lui apprendre le breton du Vannetais. Il en était venu à lire facilement la langue, mais ne se sentait capable ni de le parler ni de l'écrire :

"Je déchiffre maintenant tous les bretons à peu près aussi bien que le français ! Je voudrais avoir le temps de tâcher de les écrire… et le courage physique de tâcher de les parler".

 

"Brug" et son fonctionnement

On remarquera par ailleurs que jamais le nom d’Émile Masson n’apparaît dans "Brug", ce qui est pour le moins étonnant de la part de quelqu'un qui a la réputation d'en avoir été l'inspirateur et l’animateur principal . Comment fait-il donc pour publier – et ce n'est pas sans difficultés - un tel mensuel depuis Pontivy, une petite ville du Centre-Bretagne "qu'on peut qualifier de moderne ", mais qui compte à peine plus de 9 000 habitants au début du 20e siècle ?

Tout d'abord, Émile Masson s'implique lui-même. C’est lui qui rédige la plupart des articles en français qui paraissent dans chaque livraison de "Brug" . Il ne les signe pourtant jamais de son patronyme : c’est toujours sous l’un de ses pseudonymes connus . Mais son rôle n'est pas que rédactionnel : "il surveille la diffusion, colle les bandes, fait l'expédition lui-même, paie les timbres…".

Masson peut ensuite compter sur le concours et sur le soutien de son ami, le peintre Jean-Julien Lemordant. Tous deux s'étaient sans doute connus à Rennes lorsqu'ils y étaient étudiants : plus tard, Masson le décrira comme "notre premier, jusqu'ici notre unique peintre breton ". À l'époque de la parution de "Brug", Lemordant peint le plafond du Théâtre de Rennes, qui sera inauguré en 1914. Sa contribution à la revue de Masson est double : celle-ci paraît en effet avec presque toujours, en couverture, un dessin du peintre, dont la conviction était que "tout en nous efforçant de sauver la langue, nous devons avoir pour but de provoquer une renaissance artistique, et de susciter des caractères, des hommes fiers d'être Bretons". Lemordant était en outre, en fonction de ses possibilités d'artiste pas toujours bien pourvu, l'un des principaux soutiens financiers de "Brug".

Pour les articles en breton, Masson fait appel à toute une équipe de collaborateurs : ce ne sont pas moins de vingt signatures différentes que l'on peut relever au fil des numéros . Plusieurs n'apparaissent qu'à une ou deux reprises. Mais il en est parmi elles que l'on peut considérer comme prestigieuses, même si elles ne sont qu'occasionnelles : c'est notamment le cas de Erwanig, qui n'est autre que le grand Druide Erwan Berthou, ou d'Anatole Le Braz, universitaire, conférencier et écrivain renommé. Il y a surtout plusieurs collaborations sur lesquelles Masson peut compter avec une belle régularité. Il s'agit du cornouaillais Eostig Kerinek et du trégorrois Louis-Napoléon Le Roux.

Mais les collaborateurs les plus présents et les plus convaincus sont deux instituteurs, l'un léonard, Joz Le Braz , l'autre vannetais, Julien Dupuis , dont les signatures apparaissent dans la plupart des livraisons de "Brug". Estimant avoir découvert en eux de véritables "perles ", Émile Masson est très heureux de les avoir empêchés, selon ses propres termes, de virer vers le bardisme. Chacun de ces collaborateurs bretonnants a, par ailleurs, à ses yeux, l'intérêt de représenter un dialecte ou ce qu’on appellerait aujourd’hui un stantard de breton.

"Brug" étant une publication périodique, le gérant en titre en est François Le Levé, un syndicaliste et militant anarchiste de Lorient. La gestion des abonnements est assurée depuis Paris par Pierre Monatte, le fondateur de "La Vie Ouvrière", l'organe de la CGT. Mais l'intérêt de la présence de ces deux noms dans l'ours de la revue n'est pas tant la contribution sans doute limitée qu'ils apportent à son fonctionnement pratique que le soutien qu'ils lui témoignent du même coup. Dans "Les Temps Nouveaux" (où Jean Grave avait par ailleurs accueilli plusieurs plaidoyers d'E. Masson), F. Le Levé avoue avoir tout d'abord été indifférent et hésitant à l'égard des projets de Masson : mais il les approuve dès 1912 et se déclare "pour la propagande chez les paysans bretons". Monatte y met plus de temps et ne le fait finalement qu'en juillet 1914, sur l'insistance de Masson lui-même. Gustave Hervé aussi publie dans "La Guerre Sociale" un article de soutien, tout heureux de signaler "la première traduction en breton d'une œuvre empreinte de l'idéal révolutionnaire du socialisme ".

La revue était imprimée à Guingamp, chez Toullec et Geffroy. Selon le témoignage de l'imprimeur, le nombre d'abonnés était faible. La diffusion était donc assurée de deux manières différentes : la vente au numéro et la distribution gratuite. D'après le témoignage de son fils, E. Masson se déplaçait lui-même autour de Pontivy pour diffuser la revue et il songea à recruter des colporteurs. Mais c'est sans doute la diffusion gratuite qui prédominait, comme l'explique Masson dans un article des "Temps Nouveaux" :

"La devise de Brug est eit netra, qui signifie pour rien. L’exemplaire est marqué un sou, mais c’est gratis qu’il doit être remis à tout camarade qui le demande, pourvu que les camarades qui comprennent Brug l’achètent, le paient double, triple, le lisent à haute voix et le répandent gratuitement autour d’eux. Brug devrait être répandu à profusion dans toutes les fermes du Finistère, du Morbihan et des Côtes-du-Nord".

Dès lors, "Brug" ne pouvait tenir sans soutiens financiers. Dans un autre article des "Temps Nouveaux", Masson rapporte que l'impression de deux numéros de la revue lui avait coûté la somme de 71 francs, alors qu'il n'avait que 32,75 F en caisse : il en fut donc de 38,25 F de sa poche. S'il ne fait aucun doute que Masson a lui-même beaucoup contribué à la publication de "Brug", il n'en est pas moins vrai qu'il a pu bénéficier de souscriptions. Ces dernières proviennent de deux sources différentes. Les plus nombreuses et les plus régulières émanent de la Bourse du Travail de Lorient, de l'Union des Syndicats du Morbihan, des étudiants socialistes de Rennes, de la jeunesse syndicaliste de Brest… Des anarchistes connus, comme F. Le Levé et Gustave Hervé, ou le peintre J.J. Lemordant figurent également parmi les donateurs. Mais quelques soutiens proviennent aussi parfois de militants bretonnantistes connus comme François Vallée, dont Masson lui-même considère pourtant que les idées sont "aux antipodes" des siennes.

 

Les articles en breton de "Brug" : les thématiques abordées

Ce qui intéresse ces militants bretons dans la démarche de "Brug" est sans aucun doute le fait qu'en publiant des brochures ou des articles en breton, E. Masson manifeste son intérêt pour la langue régionale, ce qui ne peut que conforter leur propre cause : comme l'écrit "Breiz Dishual", "quand il plaide chaleureusement en faveur du "brezoneg", tous les vrais Bretons sont d'accord avec lui ".

Mais très vite, dans cette presse bretonne conservatrice et parfois nationaliste, s'expriment des réserves. Les dessins à la une de Jean-Julien Lemordant, par exemple, déplaisent : leur parti-pris esthétique autant que social suscite dès le premier numéro des réactions négatives et significatives de la part de l'hebdomadaire "Le Pays Breton" qui critique "Brug" pour avoir ainsi représenté

"une figure angoissée de vieux travailleur de la mer : la figure de nos marins est autrement calme et résignée".

"Breiz Dishual" considère les articles de "Brug" comme développant des "théories fort généreuses d'ailleurs, mais dont l'exposé peut heurter certaines de nos convictions exclusives ". "Kroaz ar Vretoned", le journal de F. Vallée, les trouve "teintées d'amertume, car à quoi sert de se plaindre ?". C'est enfin la revue "Dihunamb" qui juge que

"ces brochures sont encore plus dangereuses pour le peuple, puisqu’elles sont rédigées en breton".

Pour prendre la mesure de ce "danger" et des craintes ressenties par la droite cléricale et conservatrice, il convient d’analyser maintenant les articles publiés en breton dans la revue "Brug". Au fil des pages et des numéros, ces articles traitent de la situation de la paysannerie, de questions politiques, du service militaire, de la question religieuse et de la question scolaire. Voici quelques-uns des points de vue – ou, si l'on préfère, quelques-unes des thèses – que la revue "Brug" développe en breton.

Il convient de noter, en tout premier lieu, que "Brug" se positionne toujours du point de vue des prolétaires ou des travailleurs, que ce soit ceux de la terre ou ceux de la mer, ceux qu’il appelle en breton "ar boanierien", c’est-à-dire les gens qui peinent et qui travaillent, ceux qui bossent. Il oppose ainsi :

- les ouvriers agricoles à leurs employeurs
- les métayers à leurs propriétaires
- les paysans aux maquignons
- les pêcheurs ou les ouvriers d'usines aux patrons des conserveries
- et de manière plus basique, les pauvres aux riches.

"Brug" incite les ouvriers de ferme, dont les chambres étaient alors le plus souvent situées au-dessus des étables ou des écuries, à réclamer de meilleures conditions de logement et de santé. Il défend les éleveurs de chevaux contre les maquignons. Il invite les fermiers à négocier des baux plus favorables à leurs intérêts (ce qui, dans le contexte socio-économique et démographique de l'époque, était particulièrement difficile). Alors que les métayers ne peuvent épargner que sou après sou, les propriétaires sont accusés de se remplir les poches et de les saigner. Pour "Brug", il n’y a sur terre que "daou vagad-tud", c'est-à-dire deux groupes ou deux classes sociales : les pauvres qui travaillent toute leur vie dans la peine, les riches qui sont déjà trop riches.

D’après "Brug", il est évident qu’il y a quelque chose à changer en ce monde - "eun dra bennag a zo da jench er bed" -, selon une formulation qui anticipe sans doute le slogan des altermondialistes d’aujourd’hui que tout le monde a entendu à Porto Alegre ou au Larzac proclamer qu’il faut "changer le monde".

Mais le changement, le paysan seul ou solitaire ne peut le mener à bien : "Brug" lui propose avec constance, à travers des exemples concrets ou au moyen de métaphores, de se défendre, de se syndiquer, de s’unir aux autres paysans : "Compte sur ta force et sur ton imagination, réunies à la force et à l'imagination de tous tes frères". "Entente, entr'aide, syndicat : c'est par cela que vous vous en sortirez". Ces textes en breton font écho aux propos développés en français par Émile Masson lui-même :

"Paysan breton, toi tu fais ton devoir (...) quand tu t’efforces, t’associant avec tes frères paysans, dans tes coopératives et tes syndicats, de rendre plus humaine et plus libre la vie des paysans".

Dans "Brug" il n’est pas directement question de politique, ou en tout cas de l'actualité politique, même si la revue dénonce à l’occasion les Aristide Briand et les Barthou alors au pouvoir et qui ont sans doute le tort aux yeux des libertaires d’avoir abandonné la cause du socialisme pour se mettre au service de la République bourgeoise. Concernant les élections, "Brug" n’appelle pas à les boycotter comme le fait le plus souvent le mouvement anarchiste. Mais la revue critique le fait que les Bretons qui doivent émigrer en Beauce comme ouvriers pour la saison ne puissent pas remplir leur devoir électoral. Elle reproche également aux députés socialistes de ne pas s'occuper du sort des émigrés bretons en région parisienne, alors qu'il n'est pas plus enviable que celui des Polonais dont on se préoccupe tant.

Le texte le plus intéressant - sur ce registre politique - est celui dans lequel Louis-Napoléon Le Roux expose à sa manière, en breton, que les prolétaires n’ont pas de patrie et que ce sont les travailleurs qui constituent la nation : "al labourerien eo ar vamm-vro". Il fait la différence entre la patrie ou la nation idéologique - "hervez al leoriou " -, qui ne peut être que celle des riches, puisqu'eux seuls ont des biens et de l'argent, autrement dit du capital, et celle des travailleurs dont le seul bien est leur propre vie. Par ailleurs, il n'y a pas d'opposition, dans les articles bretons de "Brug" en tout cas, entre l'entité Bretagne et l'entité France. Julien Dupuis écrit ainsi : "J'aime la Bretagne mon pays, un beau pays, réputé. J'aime la France, le pays de la Révolution, qui nous a donné un peu de liberté". Le propos diffère quelque peu de celui qu'énonce Masson lui-même en français : "Le vrai peuple breton est un peuple de prolétaires, de paysans, de marins".

À partir du printemps 1913, la question du passage à trois ans de la durée du service militaire devient prédominante. Comme l'écrit l'historien américain Eugen Weber, "nous avons dans la loi de trois ans le point central de l'actualité du moment". Dès son numéro du mois d'avril 1913, "Brug" entre en campagne contre l'allongement de la durée du service militaire, avec aussi bien des arguments populistes que pacifistes. "Brug" fait appel à l'internationalisme, en affirmant qu'en Allemagne les paysans et les ouvriers ("les travailleurs des champs et ceux des usines") sont contre la guerre. Et menace les pouvoirs établis : "quand nous aurons le fusil sur l'épaule, nous dirons notre mot" . Tout ceci est exprimé dans une langue bretonne très concrète et très imagée : la conscription est ainsi présentée comme "le bonheur de Jean Sans-Biens que l'on met à garder des terres où il n'y a pas un brin d'herbe pour lui".

Deux autres questions – la question religieuse et la question scolaire – sont déterminantes à l'époque en Bretagne. Sur ces sujets, "Brug" revendique la liberté de pensée en matière de religion et le droit pour les parents de choisir l'école publique pour leurs enfants. Avec des nuances variables selon les auteurs, "Brug" ne manifeste pas d'hostilité à l'égard de la religion, mais elle est très critique vis-à-vis du clergé, avec une assez forte dose d'anticléricalisme. À cet égard, il est tout à fait symptomatique que la revue propose à deux reprises des traductions de textes d'Ernest Renan en breton.

 

Conclusion : l'originalité multiple de "Brug"

Il reste, en conclusion, à s'interroger sur la nature et l'originalité de cette petite revue publiée à l'initiative d'Émile Masson en 1913 et 1914 : "Brug" a-t-elle été une revue socialiste ? libertaire ? bretonne ?

En elles-mêmes, les thèses de "Brug" ou plus exactement les thématiques abordées plus particulièrement en breton dans la revue, ne témoignent pas d'une très grande originalité. On y trouve assurément un écho des thèses couramment développées par les mouvements socialistes et libertaires, ainsi que par les syndicats, à l'époque : la lutte des classes, la nécessité de l'union des travailleurs, la liberté de pensée, l'antimilitarisme, etc.… D'une certaine manière, "Brug" paraît avoir été plus libertaire que socialiste , même si l'on n'y préconise pas les moyens d'action que revendiquent habituellement les anarchistes : dans "Brug", il n'y a pas d'appel à boycotter les élections, pas d'appel à la grève ni à la désertion. Sur d'autres plans, et notamment pour ce qui est de la question scolaire, "Brug" a mis en avant des positions que l'on peut considérer comme étant plus républicaines que socialistes. Mais il faut bien en cette affaire tenir compte du contexte de l'époque et, selon la formulation de l'historienne Madeleine Réberioux , avoir conscience qu'au début du 20e siècle, dans les régions, il suffit le plus souvent d'être socialiste ou syndicaliste pour être considéré purement et simplement comme un anarchiste.

Si, au cours de sa brève existence, "Brug" témoigne d'une démarche originale, c'est à d'autres niveaux qu'elle se situe. Cette originalité est multiple.

Tout d'abord, la revue s'est adressée, non à la classe ouvrière, mais à la paysannerie. Il s'agit d'une position ou plus exactement d'une initiative concrète, qui va bien au-delà des débats qui sévissaient à l'époque entre marxistes, socialistes et autres libertaires sur la part que devaient prendre ou non "les pays sans histoire" ou la classe paysanne à la révolution. Pour "Brug", les choses sont claires : il n'est pas question de faire la révolution sans le concours de la paysannerie.

L'autre originalité de la démarche de "Brug" est que la revue a été rédigée pour l'essentiel en langue bretonne. C'est la première fois que, pour propager leurs idées, ceux qui militent en faveur du "socialisme" ou de la "révolution" font usage de la langue bretonne - c'est-à-dire d'une langue qui n'est pas la langue nationale ou la langue officielle. Sur ce sujet aussi, de grands débats divisaient la gauche et l'extrême-gauche. "Brug" ici encore apporte une réponse concrète .

La démarche est d'autant plus originale que tout ou presque tout ce qui se publie ou s'édite en breton à la même époque se situe dans la mouvance cléricale et se positionne sur des bases conservatrices. A cet égard, on peut considérer que "Brug" se situe on ne peut même pas dire à la marge, mais véritablement en dehors du "mouvement breton" ou "Emzao" tel qu'il se manifeste au début du 20e siècle. On est en présence d'une stratégie de rupture. Une certaine idée de la Bretagne transparaît certes au travers des articles en breton de "Brug" (et a fortiori dans ceux en français de Masson lui-même), mais la revue se situe résolument et avec constance dans une démarche de transformation sociale dont on ne trouve aucun équivalent dans la presse conservatrice de langue bretonne.

La parution de "Brug" s'arrête au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Mais l'initiative d'Émile Masson n'est pas un échec. Ce qui est au contraire remarquable dans l'histoire de "Brug", c'est non seulement la progression significative de sa diffusion en moins de deux ans, mais surtout la manière dont Masson a su constituer autour de lui ce qu'on appellerait aujourd'hui un véritable réseau, en s'entourant des collaborateurs et des soutiens (moraux et financiers) qui lui permettaient de mener à bien cette aventure. Masson a certes été confronté à des difficultés diverses, mais en cette affaire il ne recherchait ni la notoriété ni quelque reconnaissance. Sa motivation concrète n'était, fondamentalement, que de contribuer à l'émancipation sociale des Bretons :

"Parlez au Breton sa langue, et du même coup, d'un esclave vous ferez un homme libre, car le Breton est essentiellement libertaire".

L'originalité de "Brug" apparaît enfin dans le fait que la revue d'Émile Masson n'a pas eu, à proprement parler, de postérité. On continue certes d'y faire référence, ainsi qu'à son principal animateur. Le mouvement "Ar Falz " le fait dès les années 1930 avec Yann Sohier, mais son champ d'intervention sociale dans le seul domaine de l'enseignement le différencie beaucoup de la démarche de "Brug". Auparavant, la revue littéraire "Gwalarn ", qu'avaient lancée Roparz Hemon et Olier Mordrel dans les années 1920, avait complètement ignoré, pour sa part, l'existence de "Brug" et se situait sur une base nationaliste et élitiste dont on ne trouve aucune trace dans la revue d'E. Masson : "Gwalarn" reste pourtant la référence majeure pour la plus grande partie du mouvement breton encore aujourd'hui.

"Brug" n'a donc pas eu de postérité, ni dans la période de l'entre-deux-guerres, ni au cours de la seconde moitié du 20e siècle. Mais il est vrai que le contexte politique et social qui prévaut désormais en Basse-Bretagne n'est plus le même qu'il y a un siècle. C'est surtout du point de vue sociolinguistique que la situation s'est complètement transformée : rien qu'au cours de la seconde moitié du 20e siècle, le nombre de bretonnants a diminué de 80 %, au point que les 240 000 locuteurs d'aujourd'hui ne représentent plus que 16 % de la population de la Basse-Bretagne. Est-ce pour ces raisons que, s'il y a toujours aujourd'hui des périodiques en breton, ce n'est pas pour répandre les thèses libertaires, et que s'il existe par ailleurs une presse socialiste ou libertaire, elle n'est pas rédigée en breton, mais en français ?

 

Bibliographie

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Broudic (F.). – La polémique entre Y. Le Febvre et E. Masson à propos de la langue bretonne. In : Etudes sur la Bretagne et les pays celtiques. Mélanges offerts à Yves Le Gallo. – Brest : CRBC, 1987, p. 47-56.
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Masson (Émile). – Les Bretons et le socialisme / Présentation et notes par Jean-Yves Guiomar. – Paris : Maspéro, 1972. – 287 p. – (Centre d'histoire du syndicalisme).
Giraud (J. Didier et Marielle). - Émile Masson, professeur de liberté. – Chamalières : Canope, 1991. – 383 p., ill.
Giraud (Marielle et J.-Didier). - Pontivy. L'album du siècle. - Brest : Le Télégramme, 2002.
Haupt (Georges), Lowy (Michael), Weil (Claudie). – Les marxistes et la question nationale : 1878-1914. – Maspéro, 1974. – 391 p. – (Bibliothèque socialiste).
Rebérioux (Madeleine). – La République radicale ? – Ed. du Seuil, 1975.
Siegfried (André). - Tableau politique de la France de l’Ouest. – Genève : Slatkine, 1980. – (Reprint).
Weber (Eugen). - Le renouveau nationaliste en France et le glissement vers la droite. - REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE, tome V, 1958, p. 114-128.

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